Ad. Lippe ; THE ORGANON Vol 1, p 40

 Dr. Adolph Lippe.

Dr. Adolph Lippe.

L’expérience Clinique représente notre test suprême. Si nous enfreignons n’importe laquelle des règles qui doivent toujours nous guider dans la thérapeutique (même les moins essentielles), nous ne sommes pas en droit d’attendre le succès qui nous est promis par leur observance ; et si cela est vrai, alors il est aussi évident que les échecs sont généralement dus à la violation des ces règles, et non pas, comme on le prétend généralement, à leur manque de fiabilité. Nous nous proposons de relater ici un cas dans lequel les règles strictes qui gouvernent l’application de notre Loi de guérison ont été transgressées par inadvertance et comment la découverte de cette erreur peut conduire à leur application plus stricte, avec les très bons résultats qui suivent nécessairement une pratique strictement homéopathique. Voici d’abord une simple narration du cas, pour passer ensuite à nos commentaires.

Mme B., 45 ans, souffrait depuis de nombreuses années d’un estomac très délicat et irritable, et d’une stomatite ulcéreuse (guérie avec Phytolacca), cet état étant survenu à la suite de ce que l’on nomme fort mal à propos un « traitement scientifique » ; elle avait aussi un rhume des foins, qui revenait régulièrement tous les 16 Septembre de chaque année. Mme B. est rentrée d’Europe le 26 Juillet dernier, au terme d’une absence de plusieurs années ; le voyage avait été très pénible puisqu’elle avait eu le mal de mer durant toute la traversée.

Depuis le moment où elle avait quitté Liverpool jusqu’à ma visite, le 27 Juillet, elle n’avait absorbé littéralement aucun aliment, la glace pilée étant la seule chose qu’elle puisse avaler. Je la trouvais assise dans son lit, avec des efforts occasionnels pour vomir, le pouls à 110 ; elle se plaignait d’une violente douleur occipitale, avec une grande chaleur, qu’elle essayait de soulager par des applications de glace pilée ; elle était en anurie ; la bouche sèche et très chaude ; elle n’avait pas dormi depuis 15 jours, incapable de s’allonger à cause d’une grande nervosité, comme elle l’exprimait, qui l’obligeait à changer de position et de chaise très souvent ; elle passait sa nuit d’une chaise à l’autre ; un goût très désagréable dans la bouche ; un dégoût complet pour les aliments, et elle avait une diarrhée noirâtre très nauséabonde depuis plusieurs jours.

Le choix du médicament était assez simple ; je lui donnais une dose d’Arsenicum album 50m (Fincke) sur la langue (27 Juillet, 10 h.) Le 28 Juillet, elle a dormi dans son lit de 22 h à 1 h du matin, redevenant alors agitée et nerveuse, mais se disant néanmoins en meilleure forme. Pas de médicament. 29 Juillet. Est restée dans son lit toute la nuit, a dormi, pas de retour de la diarrhée ; la sécrétion urinaire est rétablie ; les applications chaudes sur la tête ont bien soulagé la douleur ; a pris un peu de pain au lait avec plaisir ; pouls en dessous de 90 ; elle est joyeuse et pleine d’espoir. 31 Juillet.

A passé une nuit encore meilleure, est mieux en tout, mais se plaint de très fortes douleurs d’un hallux valgus du pied gauche ; celui-ci est très enflammé et présente une douleur piquante et brulante (1). Je lui donne alors une dose de Nitric acidum 100m (Fincke). 1er Août. L’hallux valgus est maintenant moins douloureux, mais par ailleurs il n’y a pas beaucoup de changement perceptible. 2 Août. L’hallux valgus s’améliore toujours et le 3 Août il n’y a plus de douleur ni de signe inflammatoire.

Le soir du 3 Août, je suis appelé en urgence pour retourner la voir ; je la trouve au plus mal (19 h) ; la diarrhée et les vomissements sont de retour avec une grande violence ; le pouls à plus de 110 ; une céphalée identique à celle dont elle se plaignait le 27 Juillet étant réapparue ainsi que la grande agitation (2). Je lui donne une dose d’Arsenicum album CM (Fincke), sèche sur la langue. Je la trouve mieux le lendemain, l’amélioration continuant de se développer ; le 6 Août (3) son hallux valgus recommence à lui faire mal tout comme le 31 Juillet. Je ne donne aucun médicament (4). L’amélioration continue de façon satisfaisante jusqu’au 16 Septembre. Cette nuit là, vers 1 h du matin elle présenta une oppression respiratoire qui lui rappellait les crises d’asthme terrible dont elle souffrait des années auparavant ; elle a eu besoin de rester assise dans son lit durant une demi-heure. Pas de médicament. Elle se rétablit complètement et se mit en voyage pendant quelques semaines ; n’a pas eu de rhume des foins ; elle n’a jamais eu à se plaindre du moindre symptôme depuis lors ; et se trouve en bonne santé comme elle ne s’est jamais sentie depuis des années.

Commentaires sur (1). Quand l’hallux valgus est apparu, je n’aurais dû donner aucun médicament :

–  parce que tous les autres symptômes pour lesquels Arsenic était clairement indiqué s’étaient déjà améliorés sous son action salutaire, ce qui montrait non moins clairement que les effets de la dose n’étaient toujours pas épuisés

– et parce que ce nouveau symptôme apparaissant sur une partie moins vitale de l’organisme, montrait aussi une évolution de haut en bas de la pathologie, ce qui n’indiquait pas forcément une aggravation mais bien un abaissement progressif du désordre.

Ici deux règles importantes étaient transgressées.

a) Il faut toujours laisser assez de temps au médicament pour complètement épuiser son action avant de le renouveler ou de passer à un médicament suivant. Si la survenue de l’hallux valgus inflammatoire avait démontré une aggravation du désordre, un nouveau médicament indiqué sur ce symptôme nouvellement apparu aurait été indiqué.

b) Mais avant tout, on doit se rappeler que si une région moins vitale de l’organisme se trouve affectée, et que si les symptômes se déplacent du centre vers la périphérie ou de haut en bas, ceci n’indique pas une aggravation du désordre et par conséquent aucun nouveau médicament ne peut être indiqué, et même surtout pas indiqué puisque l’état général du patient ou ses symptômes plus graves sont en train de s’améliorer.

Commentaires sur (2). Nitric acidum a ôté les symptômes pour lesquels il avait été prescrit, c’est-à-dire une douleur piquante et brûlante d’un hallux valgus du pied gauche, mais aussitôt ce symptôme disparu, les premiers symptômes pour lesquels Arsenicum album avait été administré avec bénéfice sont revenus en force ; ce fait représente une preuve suffisante qu’il fallait laisser tranquille cet hallux valgus et que l’amélioration des premiers symptômes aurait probablement continué si je n’avais pas interféré.

On peut retenir comme règle générale que les symptômes les derniers apparus sont de la plus haute importance et doivent nous guider dans la sélection du médicament suivant, mais il est évident que nous devons d’abord déterminer si ce nouveau symptôme, ou ces nouveaux symptômes, nécessitent la prescription d’un nouveau médicament. Notre connaissance de la pathologie vient ici à notre rescousse, de même que celle des règles bien connues.

– Si par exemple dans un cas d’encéphalite, une sécrétion d’urine pâle et abondante apparaît, nous savons que nous avons un symptôme dangereux qui vient de s’ajouter aux autres symptômes et que celui-ci doit nous servir de guide dans la sélection d’un nouveau médicament, qu’il faut se dépêcher de choisir. Si la même sécrétion d’urine pâle apparaît dans un cas de fièvre rhumatismale nous devrions observer une diminution de tous les anciens symptômes sans donner de nouveau médicament.

– Si les symptômes d’un patient commencent sur les extrémités et qu’ils s’améliorent mais que des symptômes apparaissent sur des organes internes, alors ceux-ci doivent nous servir de guides pour changer très vite de médicament ; le contraire survient [c’est-à-dire que des signes internes sont suivis de symptômes sur les extrémités. EB], aucun nouveau médicament ne doit être administré.

– Si les symptômes descendent, nous pouvons attendre en toute sécurité et ne rien donner, mais s’ils se mettent à monter, le moindre progrès vers le haut nous montre que nous n’avons pas encore prise sur le désordre et nous rappelle la nécessité de réexaminer le malade afin de choisir un médicament plus similaire. Dans le cas présent, les symptômes ont quitté les organes internes pour gagner les extrémités et sont descendus, c’était donc une erreur d’interférer avec l’action bénéfique du médicament précédent.

Commentaires sur (3). On avait un retour des symptômes précédents et le même médicament à une plus haute dynamisation les a de nouveau contrôlés. J’ai prescrit une plus haute dynamisation, suivant les recommandations importantes de Hahnemann dans les Maladies Chroniques, à savoir qu’il faut modifier la dynamisation si le même médicament devait être répété dans un cas donné. Ici, après que le médicament ait agit très favorablement durant trois jours, exactement les mêmes symptômes sont revenus [hallux valgus].

Il y a encore une autre leçon à retenir de ce cas : nous devrions être aussi attentifs, et même plus attentifs à observer les jours critiques que ne le fut Hippocrate de Cos. Ceci ouvre à l’homéopathie un très large champ de progrès. Nous devons continuer à développer l’Art de Guérir, guidés par les principes fondamentaux bien établis (la science) et les règles bien validées (l’art) que nous a légués Samuel Hahnemann. Les formes de maladies possèdent leurs jours critiques, et comme

Hippocrate: Similia Similibus est une maxime qu'on lui attribue dans un de ses ouvrages

Hippocrate: Similia Similibus est une maxime qu’on lui attribue dans un de ses ouvrages

Hippocrate le souligne très clairement, il y a des jours pour la médication et d’autres où il faut s’abstenir[1]. Les Matérialistes de l’Ancienne Ecole n’ont jamais pu observer ces jours critiques et les ont écartés comme notion inutile. Bien sûr ils ne pouvaient pas les voir puisqu’ils interféraient si violemment à l’aveuglette avec le cours naturel des maladies que ces jours critiques ne pouvaient tout simplement pas être perceptibles. Lorsque les malades commencèrent à être traités homéopathiquement et que cette interférence aveugle et violente fut remplacée par un traitement humain  et doux, ces jours critiques oubliés depuis longtemps furent de nouveau observés et utilisés par le véritable Guérisseur. Et lorsqu’on expérimente des substances dans le but d’explorer leur faculté de perturber le fonctionnement de l’organisme et connaître ainsi leurs vertus curatives, nous retrouvons encore cette même périodicité des jours critiques[2]. Une personne en bonne santé exposée à une contagion développera une infection après un certain laps de temps : en général l’organisme reste inchangé pendant trois jours, puis l’affection survient, certaines fois plus tard, mais invariablement après un nombre impair de jours. Une personne en bonne santé qui prend une dose unique d’une substance médicinale (et pourquoi devrait-il en prendre plus s’il désire obtenir un proving satisfaisant ?) ne ressentira, à de rares exceptions près dépendant du caractère de quelques substances d’action soudaine comme Glonoinum, Camphora, etc., aucune perturbation avant le 3ème jour où l’effet de perturbation de la santé de l’agent médicinal commence, développe des symptômes progressifs et montre toute sa capacité pathogénétique durant une certain période de temps.

Nous trouvons une illustration de ces propositions dans le cas relaté ici. Arsenicum, si clairement indiqué dans le cas, a provoqué à deux reprises au bout de trois jours le même nouveau symptôme qui n’est pas connu pour appartenir à son tableau. Pour le Guérisseur qui s’interroge, ces observations présentent un certain nombre de questions. Devons-nous ajouter ce nouveau symptôme (hallux valgus enflammé présentant une douleur piquante et brûlante) à la pathogénésie d’Arsenicum ? Devons nous attendre dans chaque cas individuel l’épuisement complet de chaque dose unique ? Et si une dose unique, comme le montre ce cas, est capable de rétablir pleinement la santé, pourquoi devrions-nous donner des doses répétées au malade sous prétexte que l’action d’une seule dose sera très vite épuisée, avant de nous être assuré que cela ne soit vraiment nécessaire ? Comment pourrions-nous utiliser les jours critiques pour nous guider dans notre thérapeutique ?

Commentaires du (4). La question la plus vaste et la plus importante que soulève ce cas est de savoir s’il faut prescrire un nouveau médicament, renouveler le précédent, ou s’abstenir de donner quoi que ce soit et attendre. On a très certainement de quoi être dérouté. Dans le cas présent, j’avais commis une erreur et j’ai dû la gérer, mais dans une grande majorité des cas il n’est pas aussi facile d’y remédier. C’est bien souvent que la perturbation créée par le médicament administré à tort va interférer avec l’action du médicament réellement homéopathique qui était en train de restaurer la santé. On observera alors une nouvelle combinaison de symptômes qui ne possède pas de ressemblance avec les premiers symptômes observés, et on se retrouve alors devant un cas grave. Ceci étant dit, l’importance de la question « prescrire ou ne pas prescrire » devient patente. Lorsque l’on n’est pas complètement certain de savoir

– si la dose qui a été administrée a complètement épuisé ses effets, ou

–  si les nouveaux symptômes qui se présentent, et qui ne sont pas connus comme appartenant au médicament alors en activité, indiquent une amélioration [du patient] ou une aggravation de la maladie

alors dans le doute il ne faut rien prescrire.

Voici de nombreuses années de cela, dans une épidémie de croup, tous les enfants qui avaient une toux enrouée aboyante dans les premières heures du matin se trouvaient relativement bien dans la journée mais faisaient une attaque de croup membraneux malin la nuit suivante. Ceux à qui on administrait une dose de Belladonna le matin se trouvaient complètement guéris mais, à 16 ils étaient tous pris d’une fièvre violente ave céphalée et somnolence. Ceux chez qui aucun médicament n’était prescrit pou ces symptômes caractéristiques de Belladonna terminaient leur fièvre vers 18 ou 19 h avec de la transpiration et guérissaient complètement sans avoir besoin du moindre médicament en plus. Par contre, si un médicament leur était prescrit, et surtout si c’était Aconit, qui n’était pas du tout indiqué, spécialement en l’absence de son agitation caractéristique, alors l’enfant devenait sérieusement malade, le croup membraneux se développant pleinement pour présenter un cas très grave très difficile à gérer ensuite. La bonne décision dans ce cas était bien de ne rien donner.

Aujourd’hui le 22 Octobre, Mme. B. me fait savoir qu’elle se trouve dans une forme étonnante. Elle n’a rien repris depuis le soir du 3 Août.


[1] La crise représente un moment précis dans la progression de la maladie où tout peut basculer : soit la maladie commence à triompher, et le patient va succomber, soit à l’inverse les processus naturels de guérison se mettent en œuvre et permettent au malade de se rétablir. Après une crise, une rechute peut survenir, suivie d’une autre crise décisive. Selon Hippocrate, les crises auraient tendance à survenir au moment de jours critiques qui étaient censés revenir à date fixe après le début de la maladie. Si une crise survient au cours d’une journée éloignée d’un jour critique, une rechute est à craindre.

[2] Les réactions après la prise d’une dose dans une affection chronique s’établissent souvent au 3ème jour, plus rarement au 5-6ème, et encore moins souvent vers le 9ème. L’aggravation elle-même dure en général 3 jours, avec un pic vers un jour et demi. Observations personnelles. EB.

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2 réponses à “Réflexions cliniques. Par Adolph LIPPE” Subscribe

  1. Michèle Bärtschi-Guedj 03/05/2011 at 07:32 #

    Super! Ne pas perdre de vue les lois de prescription et celles de la répétition ou non ou du changement des remèdes.
    le 16 septembre date d’anniversaire du rhume des foins, c’était aussi le jour de son anniversaire?! :) bonne journée et à bientôt

  2. Athelas 12/07/2014 at 14:50 #

    Salut,

    la lecture de ce cas clinique rappelle qu’il faut aussi et peut-être d’abord envisager dans le cadre de la loi de Hering le symptôme nouveau apparu .
    Pour faire le lien (en s’amusant) donc avec les différentes éventualités possibles après la prise d’une dose :

    A quelle éventualité peut-on rapprocher ce cas clinique où on a un nouveau symptôme apparu (inflammation de l’hallux valgus) suite à la dose d’Arsenic ? Simplement une variante de l’éventualité 2 ?

    Lippe en donnant ensuite Nitricum acidum aurait-il agi un peu comme s’il se trouvait dans le cas de l’éventualité 7 ?
    :-)

    Et peut-on dire que Nitric acidum en provoquant le retour des symptômes anciens (alors que l’amélioration générale et locale était manifeste) a agi en provoquant une sorte d’antidotage (éventualité 10) ?
    (Nit-ac n’est pas répertorié dans le Hering pour antidoter Ars, par contre on trouve Hepar apparenté à Nit-ac)

    Merci

    Xavier

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