PERLES DE FOLIE
Par le Dr. Jean Michel Bolzinger.
Cas clinique
Le début de ces notes remonte à l'année 87. Nous
sommes en présence d'un homme de 43 ans (né en 44), célibataire,
prof de philo à l'université.
Il présente plusieurs ordres de symptômes qui lui gâchent
littéralement l'existence (démission et invalidité
depuis 79)
- Il souffre de
migraines depuis l'âge de 12 ans
- Il est atteint
d'une psychose maniaco dépressive
- Il présente un
mental assez particulier
- A cela
s'ajoutent ses antécédents et quelques autres
renseignements.
Il est toujours vêtu avec élégance, finement chaussé,
une grande cravate de soie nouée avec une négligence
artistique.
Le patient présente tantôt un premier type de céphalées diffuses
où la tête est entièrement prise, et tantôt des migraines vraies,
pour lesquelles il existe une hérédité familiale (son père et sa soeur
en sont atteints)
Aura :
visuelle : scintillement, les caractères s'entremêlent
sensitive : paresthésies qui partent d'un point de l'hémicorps
allant p. ex. du bras au cou, s'étendant à la joue, à la face, aux
dents, à la langue et aux lèvres.
ou une dysarthrie comme une demi paralysie rendant la parole
difficile.
Localisation :
hémicranie droite
région orbitaire, sus orbitaire et péri orbitaire.
extension à la moitié correspondante du front
Sensations :
douleurs battantes
martelantes
pulsatiles
Modalités :
Périodicité de 4 à 8 jours ou de 15 à 21 jours selon les époques,
l'obligeant à rester 36 heures au lit
parfois subintrantes (état de mal)
< par la lumière
< par le bruit
non améliorée par le sommeil
Le bruit et la lumière ne se contentent pas
d'aggraver la migraine mais peuvent même la déclencher.
Signes d'accompagnement :
baisse de l'acuité visuelle
vomissements bilieux puis vomissements à sec
état très voisin du mal de mer
parfois, longue perte de connaissance pendant la migraine
désespère de guérir
Particularité :
Ces migraines annoncent de façon quasi constante une période dépressive.
Le patient repère ces migraines qu'il considère comme de véritables
prodromes de ses phases mélancoliques que nous allons découvrir tout
de suite.
Il s'agit d'une forme bipolaire, de type 2, à cycles rapides
(plus de 4 cycles d'excitation-dépression par an)
Les intervalles libres d'euthymie sont quasiment absents.
Prévalence dépressive jusqu'à 35 ans puis prévalence
hypomaniaque depuis les années 79/80.
Les phases de mélancolie dépressive :
le laissent inerte, aboulique, littéralement prostré, l'obligeant
à garder le lit, entraînant un retrait social et un repli sur lui.
Idées suicidaires mais il a peur du suicide dont il parle à
plusieurs reprises " Le canon d'un pistolet est pour moi une
source de pensées relativement agréables. L'automne verra peut être
un petit exercice de tir au pistolet ". Deux tentatives de
suicide par absorption de médicaments à la suite d'une déception
sentimentale, plus précisément à la suite d'un amour non partagé.
Les phases hypomaniaques durent 10 à 15 jours consécutifs :
Gaieté expansive, euphorie exubérante, intense excitation
imaginative et inventive.
Chante et divague en marchant.
Insomnie totale pendant 4 jours en dépit d'une grande
fatigue. Inefficacité de somnifères.
Pendant cette période, il jouit d'une extraordinaire clarté
d'esprit lui permettant d'élaborer des concepts philosophiques fort
cohérents, pertinents et novateurs de l'avis de ses pairs.
Dissociation de la conscience :
Les mots défilent en lui dans une fulgurance folle, les idées sont
d'une telle volatilité qu'il les griffonne à la hâte. Par la
suite, il met des heures à déchiffrer ce qui lui semble venu d'un
ailleurs dont il est pourtant l'auteur. Il perçoit fort bien la
simultanéité d'une ivresse et d'une pleine lucidité " c'est
quelque chose comme lorsqu'on rêve et qu'en même temps on sent que
le rêve est rêve "
Désorientation temporo spatiale :
perte de la notion d'espace et du temps pendant ces périodes
intuition sans égale (sans autre précision)
Hallucinations :
auditive : " Ce que je redoute, ce n'est pas l'être
épouvantable qui se tient derrière ma chaise, c'est sa voix :
Non pas les mots, mais le ton inarticulé, inhumain de cet être. Si
encore il parlait comme parlent les hommes " (automne 68)
" Etre au fond du chagrin, étendu dans sa chambre, et soudain
les hommes entrent comme l'aigre lumière du jour, hurlant en se
voilant la face : pauvres hommes ! pauvres hommes ! "
visuelle : Il décrit " une vision qui l'assaillait
sitôt il fermait les yeux. C'était alors une profusion de fleurs qui
se nouaient et s'entrelaçaient en un perpétuel jaillissement,
surgissant l'une de l'autre, dans un ballet de formes et de couleurs
d'une exotique luxuriance "
" A l'instant où je levais le regard, il me sembla, dans
une vision rapide comme l'éclair, voir près de ma table, un homme pâle
profondément incliné. L'instant d'après, alors que l'oeil
cherchait à saisir cet objet avec plus d'acuité, j'aperçois à
quelques pas de ma table un chat. "
" Je vois un arbre et je le prends pour un enfant. Je vois très
distinctement les traits d'un visage dans une conversation mais
c'est moi qui les imagine avec une telle acuité "
1. Grande méticulosité.
2. S'observe avec une très grande minutie.
3. Il garde une extrême susceptibilité douloureuse pour tout ce qui
touche au décès de son père (il avait 5 ans à la mort de celui ci).
A l'occasion d'un différent avec sa mère, celle ci lui dit :
" qu'il est une honte pour la tombe de son père ".
Il dit d'elle et de sa sour qu'elle ne sont que " canaille
et venimeuse vermine ".
4. Grande sensibilité :
-
aux sons, aux bruits, véritable phonophobie
-
à la lumière, le soir lorsqu'il écrit, recouvre sa lampe de
bureau d'une étoffe rouge. Photophobie mais paradoxalement, grand
besoin de clarté, de luminosité, " mes ennemis ?
les nuages "
5. Hyperesthésie affective
6. Fabuleuse envie de voyager (pas moins de 16 voyages en 7 mis en
79)
7. Anxiété permanente avec énorme sentiment de culpabilité (tant
dans les phases mélancoliques que dans les phases hypomaniaques)
8. Crises d'angoisses déclenchée par tout motif émotionnel, même
par un événement heureux (départ en voyage, visite d'un ami.)
9. Sentiment inexplicable de péril imminent, certitude d'un danger
vital, d'une fin proche à la fois attendue et redoutée créant une
grande agitation intérieure " La mort me regarde par dessus
l'épaule "
10. Compatissant, larmes aux yeux en voyant souffrir un animal.
11. En société, très convivial, délicat, charmeur alors que le
soir même est capable d'une extrême férocité dans ses écrits
qu'il considère comme une machine de guerre.
12. Rêve fréquent et répété de vol (fly)
Service militaire en tant qu'infirmier. Le carnet d'incorporation
porte la mention " santé robuste ".
Aurait fait des crises d'épilepsie type petit mal.
Deux épisodes de MST (parle de syphilis.)
Assez sportif, grand marcheur, 6 à 8 heures par jour (c'est là
que les idées lui viennent)
Excellent pianiste, improvise et compose
Forte myopie
Asymétrie pupillaire (comme sa mère) la droite plus dilatée que la
gauche.
Dyspepsie.
Colopathie fonctionnelle.
Hémorroïdes
Son père est mort à l'âge de 36 ans d'une tumeur cérébrale (astrocytome
vraisemblable) compliquée d'hypertension intra crânienne. C'était
un migraineux qui faisait des crises d'épilepsie temporale.
Son oncle maternel a fini ses jours en CHS. Psychose maniaco dépressive ?
Etude de ce cas clinique
Comme toujours en clinique quotidienne, les symptômes " des
maladies " et de " LA Maladie " sont mélangés.
Il appartient au médecin de démembrer ce qui appartient aux
diagnostics nosologiques (symptômes objectifs) et à l'homéopathe de
repérer ce qui caractérise la réactivité singulière du malade
(symptômes subjectifs).
La sélection de symptômes rares, bizarres singuliers se fera préférentiellement
-
dans le groupe des symptômes subjectifs
-
mais aussi dans celui des symptômes objectifs dès lors que ceux
ci constituent une forme clinique peu fréquente. Ceci nécessite de
bien connaître la pathologie médicale patiemment acquise au cours
des huit années d'études médicales.
L'article 153 de l'Organon 6 est très explicite :
Mais il faut surtout et presque exclusivement, dans la recherche
du remède homéopathique spécifique, s'attacher aux symptômes objectifs et subjectifs caractéristiques : les
plus frappants, les plus originaux, les plus inusités, et les plus
personnels.
Ce sont ceux-là principalement qui doivent correspondre aux
symptômes très semblables du groupe appartenant au remède à
trouver, pour que ce dernier soit celui qui convienne le mieux à la
guérison.
Au contraire, les symptômes communs et vagues comme les
malaises, la lassitude, le mal de tête, le manque d'appétit, un
mauvais sommeil, etc... méritent peu d'attention, soit à cause de
leur caractère banal et imprécis, soit aussi parce qu'on les
rencontre dans presque toutes les maladies et dans presque tous les
médicaments.
Travail du cas et étude répertoriale
Il est intéressant de relire le cas clinique en tentant de
distinguer :
-
Les symptômes communs et vagues, [SB] pour " symptôme
banal "
-
Les symptômes nosologiques objectifs sortant de l'ordinaire,
[SOI] pour " symptôme objectif intéressant "
-
Les syptômes subjectifs spécifiques du malade [SSI] ] pour
" symptôme subjectif intéressant "
Discussion
Objectifs thérapeutiques :
Que peut on attendre d'une prescription homéopathique dans un cas
de ce type. Compte tenu de l'expérience des homéopathes depuis
plusieurs générations, on peut raisonnablement avancer que les accès
de migraine disparaîtront. Qu'en sera t'il de la PMD ? Je
n'ai pas trouvé de cas publiés faisant état de guérison homéopathique
dans ce domaine.
Les sels de Lithium en allopathie et
la PMD
Le traitement par les sels de Lithium a bouleversé le destin souvent
tragique des maniaco dépressifs.
Il est toujours amusant de voir avec quelle arrogance et quelle
condescendance les allopathes sectaires toisent les homéopathes. Pour
une fois penchons nous à notre tour sur le lithium en tant que thymorégulateur.
et observons l'extraordinaire rigueur méthodologique qui a présidé
à sa découverte.
En 1839, Berzélius reconnaît le Lithium et on le recommande dès la
fin du XIX° siècle comme sédatif. Les graves intoxications qui en découlent
le font très vite oublier.
En 1949, l'australien John Cade s'attaque au traitement des accès
maniaques et part sur l'idée que l'urée est responsable de ces
troubles. Il cherche à contrebalancer l'action de l'urée avec
l'acide urique. Mais comme l'urate de lithium est plus soluble que
l'acide urique, il injecte ce sel à des cobayes et merveille,
l'urate de lithium calme effectivement les rongeurs. Fort
heureusement, Cade était un petit futé et s'interrogea sur l'élément
responsable de l'action et réalisa que comme le carbonate de lithium
était lui aussi actif, ce ne pouvait être que le lithium qui calmait
les cobayes.
En fait, comme les cobayes n'étaient nullement maniaques, c'est
sans doute parce que le lithium rendait les bestioles malades qu'il
les calmait.
Sur ces bases fausses, Cade décide de traiter des patients maniaques
et c'est le succès, d'une ampleur inattendue. Non seulement le
lithium calme les accès maniaques mais il prévient les récidives,
qu'elles soient maniaques ou dépressives.
Les publications de Cade ne furent pas prises au sérieux et ce
n'est qu'en 1954 que le danois Mogen Schou confirma ces observations
et réussit finalement à convaincre la communauté scientifique de l' efficacité
" inexpliquée mais réelle " du Lithium.
Evidemment nos expérimentations pathogénésiques sont empiriques et
sont bien loin de cette rationalité déductive. Il n'en reste pas
moins qu' " empirique " signifie très
rigoureusement " entièrement fondé sur l'expérience "
et que la première édition de l'Organon parut sous le titre " Organon
de la médecine rationnelle "
On nous rétorquera qu'aujourd'hui, on sait comment agissent les
sels de lithium. Si vous prenez l'habitude de surligner les
conditionnels de l'argumentation, vous aurez vite une belle image en
couleur. Je cite :
La cible du lithium " serait "t sans doute le
cycle de l'inositol et il " existerait " dans le
cerveau des neurones (surstimulés ?) dans lesquels le recyclage en
inositol " se ferait " anormalement rapidement. Ces
neurones " seraient " responsables des
manifestations maniaco dépressives et " seraient "
les cibles privilégiées du lithium.
Dont acte.
Vous aurez alors plaisir à lire les recommandations et références
éditées par les très sérieuses ANDEM et ANAES concernant le
traitement et le suivi des psychotiques, recommandations que vous êtes
priés de respecter comme de bons petits toutous à leur maîtresse.
Réflexions
La levée du voile
Le cas clinique relaté ci dessus est celui de Friedrich Nietzsche, né
en 1844 et mort en 1900.
L'étonnante précision du recueil symptomatique s'explique par
la volumineuse correspondance qu'il a entretenue jusqu'à sa détérioration
mentale irréversible en janvier 1889
Deux ans après la consultation relatée ci dessus, Nietzsche perdit
la raison. Les 11 dernières années de son existence se passèrent dans
un état d'aliénation mentale, véritable effondrement apocalyptique
d'un des plus grands philosophe de son temps qui laissa une oeuvre
prodigieuse.
Aurait il évité cette apocalypse s'il avait reçu le remède homéopathique
adapté ?
On a longtemps pensé que Niezsche avait développé une paralysie générale
consécutive aux deux syphilis qu'il avait mentionnées. Une thèse récente
de Françoise S. qui a servi de base à un livre du Pr Jacques Rogé
" Le syndrome de Nietzsche ", récuse formellement
ce diagnostic
Quelques autres grands personnages
psychotiques
L'oeuvre du musicien Robert Schumann montre
l'extraordinaire relation entre une psychose maniaco-dépressive et la
productivité intellectuelle tout comme le montre la production littéraire
de plusieurs grandes figures de la littérature comme
Antonin Artaud
Louis Althusser
Virginia Woolf
Ernest Hemingway
On peut s'interroger sur ce que serait devenue la production
artistique de ces personnages s'il avaient été traités? Il est
vraisemblable que le patrimoine artistique et littéraire perdra
beaucoup de la normalisation thymique des psychotiques
intellectuellement brillants.
Mais quel thérapeute fou donnerait la préférence à l'oeuvre
plutôt qu'à la délivrance de ces pauvres malades des démons qui
les hantent.
Karl Jasper, médecin psychiatre et philosophe, a publié un
extraordinaire ouvrage sur les relations entre la psychose et la
production artistique de 3 autres grands personnages:
Van Gogh,
Horlderlin
Strinberg
et.
Swedenborg.
Emmanuel Swedenborg vécu de 1688 à 1772. Il eut une grande réputation
de savant et occupa en Suède des postes importants jusqu'à l'âge
de 55 ans où il décida d'abandonner le monde des sciences pour
s'adonner à la théosophie et à la religion. Jasper explique que la
seconde partie de la vie de Swedenborg correspond à un vaste système
hallucinatoire schizophrénique pendant laquelle la peur et l'euphorie
furent talentueusement sublimées dans une oeuvre où apparaissent
l'effroi religieux et la félicité métaphysique.
En 1870, selon Francis Truherz, 18.000 médecins américains étaient
swedenborgiens notamment Héring, les familles Boericke, Knerr,
Farrington et Wilkinson (le père d'Hekla lava) qui traduisit trois
ouvrages de Swedenborg en américain en 1830. Il a souvent été dit que
ce phénomène avait été une des causes principales du déclin de
l'homéopathie en Amérique.
Dans le même ordre d'idées, il a beaucoup été reproché à
J.T.Kent d'avoir écrit dans Lesser writting (repris dans La science
et l'art de l'homéopathie. Maisonneuve Ed. p. 374) " Tout
mon enseignement est bâti sur les données d'Hahnemann et de
Swedenborg qui concordent parfaitement les unes avec les autres. "
De fait, trois points de la pratique de Kent en dérivent :
-
L'organisation du répertoire est calquée, section par section
sur les travaux de Swedenborg
-
Les dilutions 30, 200, 1000,..DM, MM sont les octaves dans la série
des degrés de Swedenborg
-
L'interprétation des lois de Héring à la lumière du système
Swedenborgien avance que l'homme est constitué d'une volonté,
d'une mémoire, d'une intelligence et que celles ci
s'expriment dans le corps sous forme de signes généraux. Cette
conception, combinée à la loi de correspondance des organes de
Swedenborg débouche en pratique sur la fameuse hiérarchie des
symptômes.
Conclusion :
La folie disqualifie t'elle les productions intellectuelles et
artistiques ou à l'inverse les favorise t'elle ? Ces oeuvres
ne sont elles que " le béton tchernobylien censé contenir
les radiations de la folie " ou doit on adhérer à l'idée
de Jasper qui écrit :
De même qu'une perle naît d'une lésion de
coquillage, ainsi la folie peut donner naissance à des oeuvres
incomparables.
Mais pas plus qu'on ne pense à la blessure de
l'huître en admirant la perle, on ne songe à la folie, qui fut
peut être une condition de leur existence, en subissant le
rayonnement des chefs d'oeuvre et la force vitale qui en émane.
En l'absence d'une Agence Nationale susceptible de nous dire ce
qu'il faut en penser, nous userons de ce rare espace de liberté pour
nous faire notre propre opinion, dussions nous être taxés de libres
penseurs.
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