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La guerre des paradigmes

Vous commencez à l'entrevoir, le véritable problème posé par l'homéopathie se situe sur un plan conceptuel et éventuellement économique dans la mesure où tout une industrie [29 ] se maintient grâce au paradigme chimique dominant. Comme Kuhn l'a magistralement exposé dans son ouvrage désormais classique [19], c'est la résistance au changement de paradigme qui est cause de la difficulté. La liste des paradigmes que l'homéopathie heurte de plein fouet est longue, en voici les principaux :

 

Homéopathie

Médecine classique

Approche de synthèse des phénomènes morbides ; vision hippocratique vitaliste, les symptômes expriment la défaillance de l'être

Approche analytique et réductionniste ; vision mécaniste, dans l'optique de lutter contre un symptôme indésirable

Conception du malade comme une totalité indissoluble ; en fonction des premiers symptômes relevés chez le patient, le praticien est souvent capable d'en déterminer de nombreux autres sans que le patient ne les ait dits

Vision fragmentaire des organes, les symptômes et les maladies sont juxtaposées chez le même patient sans la moindre cohérence ; aucune dimension prédictive

Compréhension qu'un organe malade (sauf traumatisme) n'est que la localisation d'un désordre général et ne reflète en cela qu'une parcelle du tout déréglé

- avantages : recouvrement durable ou permanent dans l'immense majorité des cas

- inconvénient : contre indiqué dans les cas dépassés, le médicament ne faisant qu'aggraver le patient

Approche physiopathologique fragmentaire et arbitraire ne s'adressant qu'à des symptômes isolés

- inconvénient : traitement palliatif par nature, impossibilité d'obtenir un rétablissement permanent alors que le cas est pourtant curable

- avantage : parfaitement indiqué dans tous les cas dépassés où il convient de remplacer le fonctionnement de l'organe

Dépassement du concept limité de maladie en intégrant l'ensemble des symptômes du patient permettant de caractériser la maladie particulière de chaque cas

Notion artificielle de maladie définie par les symptômes les plus courants d'un même syndrome (ceux que tous les sujets atteints partagent) ; omission arbitraire des nombreux autres symptômes du cas qui n'entrent pas dans une définition donnée

Perception de la totalité de l'organisme comme un équilibre chaotique caractérisé par l'ensemble des facteurs auxquels il réagit

Vision simpliste de l'homéostasie se résumant à corriger au coup par coup les constantes perturbées

Médecine peu coûteuse nécessitant une formation du praticien sur une longue durée ; la prescription est basée sur la connaissance scientifique mais fait aussi appel à une dimension artistique

Médecine technologique nécessitant un appareillage de plus en plus onéreux occultant toujours davantage la valeur intrinsèque du praticien

Médecins de sensibilité humaniste, centrés sur l'individu et intégrant l'homme malade dans un ensemble et un contexte ; responsabilisation du patient et du médecin

Médecins tendant de plus en plus à être des techniciens de santé sous le contrôle d'une médecine d'état visant une médecine de masse ; assistanat et déresponsabilisation

Administration de substances dynamisées au mécanisme d'action physique ; le médicament agit comme un signal qui est perçu par l'organisme ;

- avantages : action sur la cause première des perturbations de l'organisme ; très rapide, surprenante dans les affections aiguës (y compris les plus graves) ; durable et profonde, dans les affections chroniques ;

- inconvénient : le médicament doit être correctement choisi (en fonction de la susceptibilité individuelle) pour être "capté" par le patient

Administration de substances chimiques ; le médicament agit par son accumulation pondérale dans l'organisme ;

- inconvénients : action lente nécessitant souvent la voie parentérale, durée d'action limitée par la demi vie de la substance administrée, action seulement palliative sur les symptômes que l'on vise ;

- avantage : le médicament agit sur les rouages chimiques communs à toute l'espèce humaine et produit peu ou prou un résultat

Etude des effets des substances actives sur les sujets sains pour connaître la façon dont la drogue perturbe le fonctionnement de tout l'organisme

Etude de l'activité d'une substance chez le malade dans le cadre limité d'une pathologie donnée

Exploitation des effets globaux des substances médicinales

Recherche vaine d'une substance dont l'action serait limitée à la cible ; le reste des effets de la drogue est dénommé artificiellement "effets secondaires"

 

Il a fallu attendre 2000 ans après des novateurs comme Aristarque de Samos pour que l'on admette que la terre tourne autour du soleil, car la réalité physique est souvent contraire à la perception que nous donne le "bon sens". De la même façon, l'allié conceptuel de la médecine classique est le sens commun : il semble naturel depuis que la médecine existe de traiter l'organe malade puisque c'est lui qui est le siège de l'affection, il semble tout aussi naturel de traiter un excès par des restrictions, un manque par un apport supplémentaire, ou d'ôter un produit pathologique formé au détriment d'un organe.

Cette perception erronée entretient depuis la nuit des temps la notion de maladie. Les statistiques nous permettent en effet de définir les traits communs à tous les patients souffrant d'une affection donnée et de définir ainsi le syndrome minimal permettant de porter un diagnostic.

L'angine se définit ainsi par un ensemble de signes généraux (fièvre, courbatures) et locaux (inflammation des amygdales, dysphagie, langue chargée, aspect érythémato-pultacée ou au contraire nécrotique dans l'angine de Vincent, etc.). En nommant angine l'affection du malade nous pouvons porter un pronostic et connaître les éventuelles complications possibles. Cependant, en y regardant de plus près, on se rend compte que tel patient est tombé malade après une exposition au froid, tel autre après avoir transpiré, tel autre toujours avant ses règles ; celui-ci est complètement abattu, alors que tel autre est très agité, chez l'un la maladie se déclare au réveil, chez l'autre en fin d'après midi, la douleur est calmée pour les uns par les boissons chaudes, alors que c'est une boisson bien froide que réclameront d'autres sujets, etc., etc. Il devient dès lors apparent que chaque cas est particulier. Hahnemann recommande ainsi de dire : "tel malade fait une sorte d'angine". La notion de maladie s'efface devant la réaction générale d'un organisme malade. Ceci est encore plus évident sur le plan chronique. Nous avons vu au chapitre Nécessité de la prise en compte de l'ensemble des symptômes comment la juxtaposition de maladies chez le même patient est aussi artificielle que les épicycles de Ptolémée et comment cette vision erronée doit être remplacée par la perception du dérèglement global de l'organisme.

Cependant un tel changement des mentalités ne pourra se faire que très progressivement, les médecins étant souvent féroces dès qu'il s'agit de reconnaître qu'il ont pu se tromper ou s'il faut remettre en cause leur pratique. Peu de gens connaissent l'histoire de Semmelweis qui préconisa l'hygiène au cours de l'accouchement, en prévention des infections souvent mortelles. Rejeté par le monde médical, il fut traîné plus bas que terre par ses collègues. Dans leur rage, certains allèrent même jusqu'à contaminer volontairement des parturientes pour démontrer la fausseté des idées de Semmelweis. Finalement brisé, il devint fou et mourut dans un asile. Cela se passait il y a un peu plus de cent ans. Les mentalités n'ont guère changé depuis. Combien de temps faudra-t-il encore pour changer de paradigme, sachant les intérêts immenses désormais attachés à la chimiothérapie occidentale ?

 

Conclusion

Le temps des querelles stériles est dépassé, la diversité de nos possibilités thérapeutiques génère la richesse du système médical. De plus en plus de médecins font ainsi le choix de l'homéopathie pour le bien de leurs malades, sans pour autant renier leur attachement aux principes qui leur ont été enseignés à la Faculté. La médecine étant une et indivisible, le recours aux thérapeutiques symptomatiques ou chimiques demeure une voie que l'on ne peut éviter parfois.

Au terme de cette présentation de l'homéopathie et de l'énumération de ces nombreux faits que n'importe quel médecin homéopathe observe des milliers de fois par an, la réalité du phénomène homéopathique ne peut plus être contestée que par quelques irréductibles.

Pour Karl Popper [23, 24], peut être le plus éminent épistémologiste de ce siècle, aucune hypothèse ne peut en définitive être prouvée. On ne peut en science qu'essayer de réfuter des hypothèses. Plus longtemps elles résistent à nos assauts, meilleures elles sont. Même dans le cas de la plus puissante des théories scientifiques, le mieux que nous puissions espérer est qu'elle se montre compatible avec les faits.

Si l'on applique les critères poppériens à la doctrine homéopathique, on peut prouver que celle-ci résiste magnifiquement depuis deux siècles à la réfutation. Depuis tous ces années, ni les critiques haineuses ni les attaques malveillantes n'ont empêché l'homéopathie de se répandre et de conquérir la faveur du public.

La clinique est un juge terrible qui ne laisse guère de place à la tromperie : quand un patient vient consulter, peu lui importe les théories, il est apte à juger s'il a reçu un traitement efficace. Les latins ne disaient-ils pas vox populi, vox dei ?

Je laisse le mot de la fin à Guizot, chef du gouvernement de Louis-Philippe, qui fit cette réponse prophétique aux représentants de la Faculté venus lui demander d'interdire l'homéopathie :

"Messieurs, on ne peut pas berner indéfiniment les malades. Si l'homéopathie est une charlatanerie comme vous le dites, attendez quelque peu et elle s'éteindra d'elle même. Si au contraire elle s'avère être une doctrine de valeur, rien n'empêchera son développement et dans ce cas, il ne m'appartient certes pas d'interdire au peuple d'y avoir recours".

 

Dr. Edouard Broussalian, le 10 septembre 1999.

Avec tous mes remerciements au Dr. Bolzinger qui a pris beaucoup de son temps pour m'aider dans la finalisation du texte.

 

Bibliographie

1.      Barrow, John. D., La grande théorie, Champs, Flammarion

2.      Damasio, Antonio. R., L'erreur de Descartes, Odile Jacob.

3.      Denton, Michael, Evolution : une théorie en crise, Fayard

4.      Denton, Michael, L'évolution a-t-elle un sens ?; Fayard

5.      Franks, F, Water, the unique Chemical (tiré de Water, a comprehensive Treatise); Plenum press

6.      Fruton, J. S., Molecules and life, John Wiley and Sons.

7.      Gleick, James, Chaos, Viking Press

8.      Goldberger, Chaos et fractales en physiologie humaine. Rigney & West

9.      Hahnemann, Samuel, Lesser Writings; Homeopathic medical publishers

10.   Hahnemann, Samuel, Organon de l'art de guérir, 6ème édition; Similia

11.   Hahnemann, Samuel, Traité des maladies chroniques; Maisonneuve

12.   Henderson, L. J., The fitness of environnement; Beacon Press

13.   Jahr, G.H.G., homéopathie, Roger Jollois

14.   Kandel, E. R., Neurobiology and Molecular Biology : Second encounter, Cold Spring Harbor Symposium on Quantitative Biology (1983)

15.   Kent, J. T., Répertoire de la matière médicale homéopathique, traduction Dr. Edouard Broussalian, 3ème édition, Similia

16.   Kent, James Tyler, Lectures on homéopathic philosophy; Homeopathic medical publishers

17.   Kent, James Tyler, Lesser writings; Homeopathic medical publishers

18.   Koestler, Arthur, Les Somnambules, J'ai Lu

19.   Kuhn, Thomas, The structure of scientific revolutions Chicago, University of Chicago Press; traduit chez Flammarion

20.   Lewin, R, Why is developpment so illogical ?, Science, 224, pp 1327

21.   Mayr, E., Populations, Species and Evolution, Harvard University Press, Cambridge,Mass.

22.   Needham, A. E., The uniqueness of biological material; Pergamon Press

23.   Popper, Karl, Conjectures et réfutation, Payot

24.   Popper, Karl, Des sources de connaissance et d'ignorance, Rivage

25.   Pour la Science n° 150. Avril 1990. Chaos et physiologie humaine.

26.   Sankaran, Rajan, The Spirit of homéopathy; Homeopathic medical publishers

27.   Schiff, Michel, Un cas de censure dans la science, Albin Michel

28.   Simon, M. I., The cell surface regulates information flow, material transport and cell identity, Cold Spring Harbor Symposium on Quantitative Biology (1992)

29.   Simon, Sylvie, La dictature médico scientifique, Filippachi

30.   Stewart, Dieu joue-il aux dés ?, Champs, Flammarion

31.   Tétau, Max, Hahnemann, aux confins du génie, Similia

32.   Thomas, J. H, Thinking about genetic redundancy, Trends in genetics, 9, pp 395

33.   The homéopathician, A journal for pure homéopathy, vol II, décembre 1912

34.   The homéopathician, A journal for pure homéopathy, vol I, juin 1912

 

Mini-lexique

Chaos : se définit par l'apparition de phénomènes stochastiques au sein d'une mécanique déterministe. Un système dynamique soumis à des actions connues où n'intervient aucune forme de hasard peut se comporter de façon chaotique ; il devient alors impossible de prévoir son évolution. Son comportement étant extrêmement sensible aux conditions initiales, il est exclu, en particulier, de reproduire deux fois de suite la même évolution : le moindre écart dans les conditions initiales est suffisant pour que le système ait une dynamique imprévisible.

Epicycle : dans le système mis au point dans l'Antiquité par l'astronome Ptolémée, c'est un petit cercle qu'un astre était supposé décrire, dont le centre décrivait lui-même un autre cercle autour de la Terre.

Epistémologie : partie de la philosophie qui étudie l'histoire, les méthodes, les principes des sciences.

homéopathicité : terme créé par le Dr Granier dans son Homéolexique, qui signifie le degré de ressemblance d'un médicament par rapport aux symptômes du cas.

homéopathie : terme forgé par Hahnemann pour désigner la nouvelle méthode de traitement. La racine grecque provient de pathos (souffrance) et homoion (semblable). Il est important de comprendre que Hahnemann n'a pas utilisé le terme homeon qui signifie identique, ce qui serait un non sens. Cela présente une répercussion sur l'orthographe du terme, qui doit s'écrire homéopathie avec le "o" et non pas homéopathie.

Matière médicale : recueil des symptômes que les médicaments sont susceptibles de produire. Hahnemann a créé la première matière médicale, puis Hering et Allen.

Mécanique céleste : branche de l'astronomie qui étudie le mouvement des astres sous l'action de la gravitation universelle.

Mécaniste : philosophie de la nature qui s'efforce d'expliquer l'ensemble des phénomènes naturels par les seules lois de cause à effet. Appliquée à la médecine, elle voit les organes comme autant de rouages d'une machinerie.

Nocebo : substance inactive capable de réaliser un effet désagréable à la suite de son absorption. C'est le contraire du placebo qui fait le malade se sentir mieux.

Palliation : traitement agissant sur les symptômes d'une maladie sans s'attaquer à sa cause.

Paradigme : en épistémologie, ensemble de schémas directeurs et de conceptions partagées par les membres d'une communauté scientifique, et constituant une matrice dans laquelle s'inscrivent les connaissances. Il s'agit d'un mode de pensée devenu tellement évident et considéré comme acquis que personne ne songe à le remettre en cause ou n'y réfléchit un seul instant.

Pathogène : qui rend malade. On parle d'une cause ou d'un agent pathogène.

Pathogénésie : littéralement "générer la souffrance". Une pathogénésie est une expérimentation chez l'homme sain avec des substances capables de perturber l'organisme. Des symptômes apparaissent alors que l'on nomme pathogénétiques ou expérimentaux.

Périhélie : point de l'orbite d'une planète le plus proche du Soleil.

Physiopathologie : étude des troubles qui perturbent les fonctions physiologiques et sont responsables des signes pathologiques.

Placebo : substance inactive administrée au patient en lui faisant croire qu'il absorbe un médicament actif.

Pondérale (dose pondérale) : en quantité chimiquement mesurable.

Réductionnisme : mode de pensée qui vise à donner l'explication scientifique des choses en les réduisant en leurs éléments constitutifs.

Relativité : ensemble de théories selon lesquelles, à partir de référentiels équivalents, les grandeurs relatives à l'un se déduisant des mêmes grandeurs relatives à un autre, on peut exprimer des lois physiques invariantes.

Répertoire : c'est en quelque sorte l'inverse de la matière médicale. Un répertoire indique pour chaque symptôme les médicaments qui peuvent le produire. Le plus connu et utilisé est celui de Kent.

Stochastique : qui est de nature aléatoire.

Succussion : secousse que l'on imprime au flacon contenant la dynamisation homéopathique.

Teinture mère : substance brute, la plupart du temps un macérat, à partir de laquelle on commence à monter les dilutions.

Trituration : opération de broyage d'une substance avec du lactose pur, pendant 3 heures.

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