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3. L'infinitésimal et les dynamisations

J'ai volontairement passé sous silence jusqu'à présent le point qui a fait couler le plus d'encre concernant l'homéopathie : l'infinitésimal et les dynamisations. En effet, les critiques concernant l'homéopathie sont centrées, je dirais même cristallisées, sur ce point particulier qui n'est pourtant qu'un fragment de l'ensemble de la méthode homéopathique, mais qui heurte le plus les préjugés du moment.

Comme l'expliquait très adroitement le Dr Jahr, un des premiers élèves de Hahnemann [13], l'homéopathie n'est pas un système mais une méthode. Dans un système, tout se déduit d'une seule relation initiale, comme F = m c ou U = RI, etc. Une méthode repose sur un ensemble de théorèmes indépendants, dont par ailleurs l'un d'entre eux pourrait être réfuté, sans pour autant porter atteinte à l'intégrité du reste de la méthode. En l'occurrence, si le principe des semblables constitue la clé de voûte de l'édifice homéopathique, on peut dire que la dose unique, la quantité minimale et la dose dynamisée en font les quatre points cardinaux. L'édifice homéopathique se complète ainsi par l'enseignement de Hahnemann sur le vitalisme, les constitutions diathèsiques, les tempéraments hippocratiques, la prédisposition aux maladies, l'étiologie, la symptomatologie, ainsi que ses méthodes de gestion des cas.

Nous venons de le voir, on peut très bien mettre de côté les dynamisations sans porter atteinte à l'homéopathie (des médecins obtiennent de bons résultats avec des dynamisations très inférieures à la 12 CH, limite théorique de présence de matière dans la dynamisation). Si la critique a déferlé sur le problème des dilutions, c'est d'abord parce qu'il est très malcommode, pour ne pas dire impossible, de réfuter le reste de l'homéopathie, et ensuite parce que ce point était très facilement attaquable à une époque où l'on administrait les médicaments en quantités énormes.

Lorsque Hahnemann commença son exploration, rien n'avait été fait avant lui et la médecine était dans un état pitoyable. Tout comme l'astronomie avait été longtemps dominée par le système des épicycles de Ptolémée, au mépris le plus complet de toute cohérence physique, la médecine l'était par des grands ténors qui avançaient des idées toujours plus baroques les unes que les autres, sans le moindre commencement de preuve expérimentale sur laquelle baser leur opinion.

Pour Hahnemann, l'expérimentation passait avant toute chose, c'est le leitmotiv qui a dominé son oeuvre. Toute sa vie, il suivra les enseignements de la clinique et de l'observation même en sachant pertinemment que ce qu'il observe ne peut être expliqué par la science de son époque. Au vu des chapitres qui précèdent, on aura compris qu'il a fallu une force de caractère exceptionnelle et une intelligence hors pair à Hahnemann pour parvenir à se faire entendre. Aujourd'hui les choses n'ont guère changé, et comme nous le verrons plus loin au chapitre La guerre des paradigmes, les découvertes de Hahnemann contrarient toujours les paradigmes dominants. Ce n'est que de nos jours, soit 190 ans après la formulation du principe de similitude, que l'exploration scientifique commence à disposer des outils permettant d'envisager une compréhension des observations cliniques de Hahnemann et de ses successeurs. Les trois chapitres que nous allons maintenant aborder sont inspirés du plan adopté par le Dr Sankaran dans son ouvrage "L'esprit de l'homéopathie" [25].

 

Évolution de la pensée de Hahnemann

Comme nous l'avons vu avec la fameuse observation princeps du quinquina (Voir La toute première démarche expérimentale en médecine), Hahnemann a commencé ses expérimentations avec des doses brutes de substances médicinales. Lorsqu'il publie en 1796 son premier "Essai sur un nouveau principe", il est clair que ses vues sont encore balbutiantes.

Il écrit par exemple:

"Puisque Conium maculatum produit une douleur au niveau des glandes, il se peut qu'il soit le meilleur remède pour des indurations douloureuses de glandes". "Cicuta virosa occasionne, parmi d'autres symptômes, de violentes brûlures dans la gorge et l'estomac, le tétanos, des crampes toniques, une vraie épilepsie, toutes des maladies pour lesquelles nous avons besoin de remèdes efficaces ; un de ceux-ci, on peut l'espérer, sera découvert dans cette racine aux principes actifs puissants, dans les mains d'un médecin prudent mais audacieux"..

A cette époque Hahnemann considère l'épilepsie, le tétanos, etc. comme des maladies. Il tente de baser les effets des remèdes selon leur cible pathologique, comme Conium agit sur les glandes, Cicuta sur les muscles, etc. En un mot, il en est encore à un stade où il pense que les médicaments agissent sur les organes et qu'ils provoquent des changements structurels ou fonctionnels au niveau de certaines parties du corps. Notamment il ne distingue pas le fait de soigner un symptôme d'avec soigner le patient. Ceci est patent lorsqu'il écrit :

"Viola tricolor augmente en premier les éruptions cutanées indiquant ainsi son pouvoir à produire des maladies de peau, et par conséquent à les soigner de façon permanente".

Alors qu'ensuite il insistera toute sa vie sur le fait qu'il n'existe pas de maladies de la peau mais seulement l'expression cutanée d'un désordre général.

A la lecture de ces premiers articles, il est évident aussi que les expérimentations qu'il effectue avec des doses pondérales de médicaments sont loin d'atteindre le raffinement qui les caractérise ensuite. Hahnemann note ainsi uniquement les effets communs des drogues (c'est à dire non caractéristiques) comme la douleur, la céphalée, les crampes, la fièvre, etc. D'autres articles nous le montrent prescrire des doses brutes jusqu'en 1798 (il prescrit ainsi lors d'une épidémie de fièvre un "grain" d'Arnica et deux ou trois d'Ignatia, un grain représentant à peu près 5 centigrammes).

C'est en 1801 dans un article intitulé sur "Soins et prévention de la scarlatine" qu'apparaissent les premières allusions à un nouveau procédé de préparation des remèdes. Hahnemann écrit :

"pour l'usage externe j'ai employé une teinture obtenue par l'addition d'une part de fine poudre d'Opium brut à vingt parts d'alcool, en la laissant reposer une semaine dans un endroit frais ; et en la secouant occasionnellement pour améliorer la solution. Pour l'usage interne je prends une goutte de cette teinture mère que je dilue à 500 gouttes d'alcool, et je redilue une goutte de cette mixture à 500 autres gouttes d'alcool tout en secouant bien le tout. De cette teinture d'Opium diluée (qui contient dans chaque goutte un cinquième de million d'un grain d'Opium) une goutte donnée par la voie interne fut suffisante dans le cas d'un enfant de quatre ans et deux gouttes dans le cas d'un enfant de dix ans pour éliminer les troubles dont j'ai déjà fait mention".

A la lecture de ce paragraphe, on se rend compte qu'un pas important vient d'être franchi non seulement dans la préparation des médicaments (appelée pharmacopraxie) mais aussi dans la conception de la maladie et de l'action des substances médicinale. A ce stade, la notion de dynamisation n'est pas encore acquise, il parle de dilution, mais à chaque fois il "secoue le tout". On mesure l'évolution de ses conceptions lorsqu'il écrit en 1843, en note du §269 (6ème édition de l'Organon) :

"N'entend-on pas encore tous les jours appeler les dynamisations homéopathiques simplement du nom de dilutions comme s'il s'agissait d'une chose diminuée, affaiblie, alors que c'est précisément le contraire? En réalité, elles constituent un véritable épanouissement énergétique de la matière, une éclosion et une révélation de forces médicamenteuses spécifiques latentes et cachées dans leur essence intime, déployées par triturations et succussions. L'excipient non médicamenteux utilisé, dénué de toute action thérapeutique, joue cependant un rôle indispensable, quoique accessoire.

Une simple dilution, comme par exemple celle obtenue par la dissolution de 5 centigrammes de sel de cuisine, devient, en progressant dans l'atténuation, de moins en moins concentrée et se rapproche presque de l'eau ordinaire. Il arrive un moment où le chlorure de sodium n'est plus décelable. Une telle dilution devient de plus en plus inactive et ne deviendra jamais ainsi un médicament homéopathique. Au contraire ce même sel dynamisé d'une façon judicieuse, secundam artem, peut devenir un remède remarquable et acquérir un degré de puissance thérapeutique étonnant".

Les raisons de ce changement dans le dosage ne nous sont pas connues. On en donne généralement l'explication par le fait que les substances administrées à dose pondérales produisent des aggravations terribles chez le sujet sensible, or on sait que toute sa vie Hahnemann cherchera un procédé susceptible d'éviter ou de contrôler l'aggravation. Il est donc logique qu'il ait cherché à atténuer les effets réactifs en diminuant de plus en plus les quantités. On trouve ainsi dans l'Organon (6ème édition, §160) :

"Lorsqu'un remède est vraiment choisi selon les principes homéopathiques, il est presque impossible de le rendre inactif en diminuant de plus en plus sa dose. La dynamisation la plus haute ne l'empêchera pas d'amender, de surmonter et d'anéantir la maladie naturelle qui lui est analogue, et de procurer une guérison parfaite. Cela à condition que la maladie n'ait pas été altérée par d'autres traitements et soit récente (Cf. §249 a).

On concevra donc sans peine que toute atténuation du remède homéopathique bien choisi qui n'est pas la plus minime possible, puisse encore occasionner une aggravation homéopathique perceptible durant la première heure qui s'écoule après la prise de ce remède".

Le texte qui précède pourrait faire l'objet d'amples commentaires, je me contenterai de citer cet autre passage (§51) qui complète le précédent :

"Ces puissances morbifiques artificielles, le médecin peut les atténuer, les diviser, les dynamiser presque à l'infini. De plus, il a le pouvoir de les doser à volonté, de façon à ne leur laisser qu'une énergie pharmacodynamique juste un peu supérieure à la maladie naturelle semblable à guérir.

Ainsi, grâce à cette thérapeutique incomparable, il n'est pas besoin d'atteinte violente portée à l'organisme pour extirper un mal même ancien et opiniâtre. Des souffrances et des tourments d'une maladie naturelle on passe à l'état désiré de santé permanente d'une manière douce, insensible et cependant souvent fort rapide".

L'hypothèse qui justifie le passage aux dilutions / dynamisations pour des raisons d'aggravation ne peut être négligée, mais les explications sont souvent plurifactorielles. Je pense pour ma part qu'un autre point important ne doit pas être omis. En effet, Hahnemann n'a pas dû manquer d'enregistrer des échecs en prescrivant des médicaments selon ses premières découvertes du principe de similitude. Cette similitude "rustique", comme nous l'avons vu plus haut, ne prenait en compte que la pathologie ou l'organe. Ainsi, la prescription de café à un patient présentant des maux de tête peut soulager certains cas, mais la plupart du temps cela échouera, de même Belladona provoque de nombreux phénomènes inflammatoires et couvre les quatre signes cardinaux de l'inflammation mais échoue régulièrement s'il est prescrit sur ces seules données.

Devant une telle situation, Hahnemann n'a pas manqué de se poser la question : le principe est il erroné ou mal appliqué ? Cette question, nous savons qu'il l'a posée (ou posée de nouveau) des années plus tard lorsqu'il constatera que l'homéopathie telle qu'il l'applique traite fort bien les accès aigus mais échoue devant les récidives et les complications des cas chroniques, ce qui l'amènera à appliquer la similitude à la totalité des symptômes, y compris ceux que le patient présente en dehors des accès aigus.

Il est donc logique de penser que Hahnemann s'est rapidement douté que ses expérimentations avec des drogues à l'état brut ne devaient pas révéler l'ensemble du tableau dont elles sont capables. Il s'est rendu compte comme en attestent d'autres écrits, que prises en quantité importante, les drogues saturent et sidèrent le système qui dès lors n'est plus capable de produire autre chose que des signes communs comme la tuméfaction, l'inflammation, la douleur, etc. Lors de ses expérimentations, il a très vite réalisé (ce qui était déjà connu avant lui) que l'action brutale des médicaments provoque une action primaire, suivie d'une réaction secondaire dont les signes sont opposés (§59) :

"Ainsi, pour dissiper une forte tendance à la somnolence diurne on recommandait le café, dont l'effet primitif est excitant; mais sitôt cette action épuisée, la propension au sommeil reparaissait plus forte encore.

Pour de fréquents réveils la nuit, sans prendre nul souci des autres symptômes de la maladie, on faisait prendre de l'opium le soir, qui, en vertu de son action primitive, procurait, pour une nuit, un sommeil lourd, stupide; mais l'insomnie n'en devenait que plus opiniâtre par la suite.

On opposait ce même opium aux diarrhées chroniques, sans égard aux autres symptômes, parce que son effet primitif constipait, mais après un amendement transitoire, la diarrhée reparaissait, plus violente encore [.]

Le médecin de l'ancienne Ecole est tout heureux, dans les affections graves où le malade présente un pouls petit et rapide, d'arriver dès l'administration de la première dose de Digitalis purpurea à le ralentir et à le maintenir ainsi pendant plusieurs heures. Ce ralentissement représente l'effet primitif du médicament; mais le pouls ne tarde pas à s'accélérer davantage. Des doses répétées et chaque fois plus fortes réussissent de moins en moins et finissent par ne plus pouvoir le contrôler. Bien plus : une tachycardie réactive s'établit (effet secondaire); le sommeil se perd avec l'appétit, l'épuisement gagne et la mort devient inévitable, à moins que le malade n'en arrive à perdre la raison !

En un mot, les praticiens de l'ancienne École avec leurs fausses théories ne se sont jamais rendu compte de la fréquence avec laquelle leurs médicaments (antipathiques), appliqués selon la loi des contraires, provoquent, par leurs effets secondaires, une aggravation de la maladie, quand ce n'est pas quelque chose de pire encore ! L'expérience nous en fournit hélas des preuves tragiques".

Ainsi, il est hautement probable qu'en cherchant à diminuer les effets secondaires des médicaments et devant les échecs enregistrés en prescrivant d'après une similitude grossière, Hahnemann ait commencé à expérimenter avec des substances de plus en plus fractionnées. En diminuant les effets "bruts", il a pu commencer à mettre en évidence des symptômes plus subtils qui caractérisent vraiment l'action de la drogue. Ces symptômes, forcément plus "ténus" que les puissants signes réactionnels de l'organisme appartiennent au domaine toujours inexploré par la médecine classique des sensations, des illusions, de la mémoire, des désirs et aversions, des modalités.

A cette occasion, Hahnemann va certainement commencer aussi à découvrir la notion de sensibilité personnelle, car contrairement aux substances brutes qui affectent quasiment tous les expérimentateurs, les dilutions / dynamisation ne développent leurs symptômes qu'en fonction de la sensibilité propre du sujet. Hahnemann va bénéficier du coup de pouce de la Providence à la croisée des chemins (Arthur Koestler [18] le classerait volontiers parmi ses somnambules) : sa constitution hypersensible lui permet de réagir pratiquement à toutes les substances. Il y a fort à parier que dans le cas contraire, Hahnemann n'aurait jamais construit l'édifice de l'homéopathie et que le principe similia similibus en serait resté au stade de l'anecdote comme au temps d'Hippocrate.

 

Concept dynamique de la maladie

Toujours est-il que les années 1809 à 1813 furent décisives pour l'évolution de l'homéopathie. Cette période témoigne d'un changement radical dans la pensée de Hahnemann qu'on peut lire dans l'article "Exposition de la doctrine médicale homéopathique" :

".par conséquent il est évident que les maladies excitées par la dynamique et l'influence spéciale des agents morbides nuisibles peuvent être décrites seulement comme des altérations énergétiques de la force vitale de l'organisme [.]

Ainsi, de même que la condition de l'organisme et son état sain dépendent uniquement de l'état de la vie qui l'anime ; il semblerait aussi que l'état altéré, que nous pouvons appeler malade, consiste seulement en une condition modifiée originellement au niveau de ses sensibilités et fonctions vitales ; sans tenir compte des principes chimiques ou mécaniques ; en un mot, cela consiste en une condition énergétique modifiée, un état d'être changé ; entraînant, suivant chaque cas individuel des changement des propriétés matérielles et des composants des parties du corps, ce qui est une conséquence directe de la condition morbide et modifiée de l'entité humaine dans son intégralité."

A une époque où la Faculté pense encore que la maladie est le produit d'une substance imaginaire nommée materia peccans, où les médecins en sont à prescrire des saignées et autres purgatifs, et à administrer les médicaments en quantités considérables, l'avance de la pensée de Hahnemann donne tout simplement le vertige.

Ce concept de force vitale n'est plus au goût du jour et fait appel à une notion vitaliste. L'inadéquation des premières explications mécanistes grossières avait en effet conduit au vitalisme de Stahl et du début du XVIIIème siècle. C'est notamment l'incapacité des savants de l'époque à fournir une explication sur des phénomènes tels que la régénération d'un polype qui avait encouragé les anti-mécanistes de la fin du XVIIIème siècle comme le philosophe Kant. Le long conflit entre le vitalisme et le mécanisme a été étudié par Joseph Fruton dans "Molecules and life" [6].

"Ces difficultés. qui semblaient insurmontables.. ont encouragé ceux qui ont poursuivi dans la voie de Bichat et de Haldane et ont admis que les organismes vivants obéissaient à des lois particulières, différentes de celles de la chimie et de la physique."

Finalement les découvertes de la biologie moléculaire prouvèrent définitivement que l'organisation physique et les propriétés des systèmes vivants font partie intégrante de l'univers physique, ce qui n'empêcha pas Einstein de s'écrier que les lois de la physique ne s'appliquent pas à la biologie.

Aujourd'hui, plus personne ne doute que les être vivants soient composés des même briques que le reste du cosmos, cependant notre notion du vivant pêche par une explication quasi exclusivement chimique alors que nous sommes placés devant une intrication physico-chimique.

L'idée centrale que nous pouvons retenir du vitalisme (déjà en pleine résurgence à l'époque de Hahnemann), est qu'il existe une "force de vie" qui différentie le vivant du non vivant. C'est cette force invisible ni mesurable, mais jugée par ses effets, qui maintient l'organisme en santé, qui l'unit, le contrôle et coordonne les fonctions des différents organes. La maladie n'est pas une affection des organes, mais une perturbation de la force vitale, qui tant qu'elle contrôle parfaitement l'organisme maintient le tout en bonne santé. Cette notion vitaliste s'oppose de plein fouet au concept toujours très populaire qui voit les organes comme des entités individuelles et quasi indépendantes. La notion mécaniste dominante a conduit les médecins à essayer de produire des changements au niveau de ces organes où même quelquefois à les enlever.

Le vitalisme resurgira probablement à mesure que se développera notre connaissance des phénomènes électromagnétiques associés à la vie. Le Dr Sankaran, grand homéopathe indien contemporain écrit avec raison [25] :

"La pensée médicale met bien du temps à changer et ce n'est que depuis peu de temps que l'on parle d'une approche holistique de l'homme et de sa santé. Peu à peu on commence à réaliser que l'homme dans son intégralité tombe malade car tous les organes et tous les systèmes sont inextricablement reliés les uns aux autres. Ce n'est que très progressivement que l'on découvre aussi que l'organisme possède les ressources de se soigner lui-même. La philosophie médicale commence à penser que le simple traitement des symptômes aide temporairement et que c'est le pouvoir récupérateur du corps dans sa totalité qui doit être rehaussé. Mais elle n'a aucune idée comment cela peut être fait."

Pour le clinicien habitué à observer, il est clair que la vie ne peut se résumer à un ensemble de réactions chimiques. On pourrait ajouter malicieusement que s'il en était autrement nous aurions pu la créer nous mêmes depuis la fameuse expérience de Miller en 1956 ; or il n'en est rien, et à ce jour on se heurte au problème classique de la poule et de l'ouf : d'abord les protéines ou d'abord le stockage de l'information ?

C'est pour un homéopathe compétent une expérience de tous les jours de constater que l'administration du médicament adapté au cas entraîne la régression non seulement des troubles pour lesquels le patient vient consulter, mais aussi tous ceux dont il n'a pas fait mention ! Comment expliquer cela autrement que par l'action centrale des substances dynamisées ? Devant ces faits de constatation courante, l'hypothèse de la force vitale a le mérite de rendre compte des phénomènes observés, mais n'est rien d'autre qu'une hypothèse, un simple outil conceptuel en attente d'une confirmation directe. Depuis que la relativité générale nous a appris que la "force" d'attraction universelle se ramenait à une courbure de l'espace en raison de la présence de matière, il convient d'observer la prudence et de dire que tout se passe comme si cette force existait et maintienne l'harmonie de l'organisme.

Pour en revenir à l'homéopathie, Hahnemann distingue deux stades de la maladie :

1.      Un dérangement initial de la force vitale

2.      Ce premier dérèglement engendrant une activité modifiée des autres organes du corps.

On mesure le changement dans sa pensée depuis 1796 quand il écrit que Viola tricolor produit des maladies de peau, que Conium altère les glandes, bref que les médicaments agissent localement. Désormais il expose clairement que les médicaments ne peuvent agir localement mais qu'ils agissent depuis le centre vers la périphérie.

Nous avons évoqué plus haut les raisons les plus vraisemblables qui ont pu pousser Hahnemann à aller dans cette voie. Ce changement coïncide avec la découverte que les remèdes agissent au-delà d'un point où ils ne peuvent plus avoir de propriété toxique ni physiologique. Cliniquement, Hahnemann est bien obligé d'observer que non seulement les remèdes agissent, mais qu'après chaque seuil de dilution et dynamisation (c'est à dire de fortes succussions) cette action devient encore plus puissante. Hahnemann s'exclame : ce qu'on observe doit au moins être possible ! Comment le médicament agit-il, à quel niveau ?

 

Action dynamique des médicaments

Sa formation de chimiste ne devait laisser aucun doute à Hahnemann : si les substances dynamisées agissent, leur action ne peut être chimique. Le seul autre niveau possible, à part le niveau matériel et moléculaire, ne pouvait être que celui de l'énergie. Par conséquent, les remèdes dilués et secoués doivent libérer une énergie ou force.

Arrivé à ce constat, on ne peut concevoir une force que comme réagissant réciproquement avec une autre. Par conséquent il doit y avoir une force dans le corps sur laquelle ces dynamisations doivent agir, cette force ne pouvant être que la force vitale. Comme nous l'avons vu plus haut au chapitre Nécessité de la prise en compte de l'ensemble des symptômes, puisque les médicaments sont capables de dérégler la force vitale d'engendrer ainsi une affection artificielle, la maladie elle même s'entend comme une altération de cette force.

Hahnemann, qui avait regardé la maladie comme un effet matériel, la considère maintenant comme une altération de la force vitale. Dès lors, il ne se référera plus aux médicaments comme ayant des effets sur des organes locaux. Kent précise très bien la pensée de Hahnemann, quand il écrit [16] :

"Le plan nutritif relève exclusivement de l'extérieur, il appartient aux tissus, c'est là que se poursuit l'assimilation. Les drogues brutes, les remèdes en substance, n'agissent que sur le plan tissulaire, sur celui des résultats pathologiques ; ils ne peuvent affecter que les effets, les conséquences de la maladie. Et l'état de déséquilibre qui y règne concerne les effets terminaux, concerne donc le plan le plus extérieur de toute maladie. Naturellement, si tout ce qui représente l'extériorité physique est troublé, l'économie entière en souffre, le corps cesse d'être alors le bon instrument réactif des forces intérieures. Mais une véritable maladie, possédant ses phases prodromiques de progrès et de déclin, ou d'allure continue, ne peut s'implanter dans notre organisme que par une cause dynamique seulement. D'où il suit nécessairement, et je ne saurais assez le répéter, que l'homme ne peut être guéri que par des médicaments atténués et dynamisés jusqu'à ce qu'ils soient similaires en nature et en qualité à la cause morbide. La cause pathogène et le médicament pathogénésique, c'est à dire celui-expérimenté sur l'individu sain, doivent être similaires quant à leur nature, car des causes dissemblables ne peuvent produire des effets semblables. On arrive à trouver des causes similaires en étudiant des effets qui sont similaires."

Vers 1813, il était arrivé à la conclusion que l'action curative des remèdes ne repose pas sur leurs effets locaux mais plutôt sur leurs effets énergétiques, c'est à dire sur la force vitale. Il écrit que la perturbation originelle commence parmi les organes de plan supérieur, en d'autres termes : que la force vitale agit initialement à travers certains systèmes d'organes.

Il est en effet logique de concevoir qu'un remède dérange la force vitale, produisant ainsi un dérèglement fonctionnel de ces systèmes, et c'est seulement par cet effet qu'un remède dynamisé produit des action localisées au niveau des différents organes.

Je vais citer à nouveau le Dr Sankaran qui est certainement parmi ceux qui ont poussé le plus loin la réflexion sur ce point important :

"Hahnemann n'a jamais défini exactement quels sont les organes du "plan supérieur". Il est raisonnable de supposer que Hahnemann se référait à ces systèmes d'organes qui ont un pouvoir de contrôle sur le corps et qu'un dérangement de ces systèmes entraînerait un effet général sur l'organisme dans sa totalité. Quels pouvaient être ces systèmes d'organes ? En d'autres mots, quels sont les systèmes d'organes qui lorsque ils sont perturbé peuvent produire un effet généralisé ?

Grâce à nos connaissances médicales actuelles nous pouvons identifier quatre systèmes d'organes :

1.      Le mental, l'altération de celui-ci peut produire des effets profonds sur le cour, les poumons et presque sur toutes les parties du corps. Par exemple, quand nous sommes effrayés, il y a des palpitations, un essoufflement, de la transpiration, des tremblements, de fréquentes envies d'uriner, etc.

2.      Le système nerveux, dont le bouleversement produit des différents types de sensations, de douleurs, de sensibilité, etc., au niveau des différents organes et parties du corps.

3.      Le système endocrinien : nous savons qu'un dérangement du système endocrinien peut produire des changements au niveau des différentes parties du corps. Par exemple, l'hormone de croissance peut produire des altérations osseuses ; les hormones féminines et masculines produisent des changements comme la puberté, la ménopause, etc. La cortisone peut aussi produire différents changements dans le système.

4.      Le système immunitaire. Le dérangement de cette fonction peut aussi bien provoquer des allergies et des désordres auto-immuns que des tendances à de infections répétées au niveau des différentes parties du corps."

Sankaran en vient ainsi à développer la notion d'un axe P.N.E.I (psychique, neuro, endocrinien, immunitaire) dont les éléments sont reliés entre eux de façon extrêmement complexe de sorte que des changement dans le psychisme puissent être traduits par des symptômes spécifiques dans les sous systèmes N.E.I.

Cette notion d'axe, ou d'arbre de transmission comme il m'arrive de dire plus familièrement, est intéressante pour matérialiser quelque peu l'impact de la force vitale déréglée. La perturbation d'un remède homéopathique agit de façon dynamique, non matérielle, directement sur la force vitale et dans tout l'organisme via cet axe P.N.E.I. Les symptômes observés sur cet axe seront par conséquent les premiers observés, avant l'apparition de signes locaux.

Suivant la sensibilité, les tendances innées ou acquises de chaque personne, l'altération de cet axe central pourra créer des troubles au niveau de chaque système d'organe. Le système organique dans le quel elle créera le plus de problème ne dépend pas seulement de la nature de l'altération ; il variera selon la sensibilité ou la faiblesse d'un organe selon les individus et une détermination d'ordre génétique (et héréditaire).

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