Introduction
à l'homéopathie
Par
le Dr. Edouard Broussalian
Préambule
A ma connaissance, il n'existe pas à
l'heure actuelle d'ouvrage accessible qui réponde avec sincérité
et réalisme aux questions que l'on se pose sur l'homéopathie,
depuis sa découverte par Hahnemann, son évolution, ses
concepts, et ce qu'elle est réellement. C'est pourquoi j'ai
condensé ici le fruit de quelques années de réflexions et
de pratique. J'espère faire gagner ainsi un temps précieux
aux étudiants de l'École Nationale d'homéopathie et d'une
façon générale éviter à tous ceux qui s'interrogent sur
l'homéopathie de passer par mes nombreux tâtonnements. Après
un rappel historique aussi bref qu'indispensable, nous découvrirons
les principes qui gouvernent la prescription des médicaments,
l'application de l'infinitésimal, les questions que soulèvent
la prescription, les paradigmes que heurte l'homéopathie.
Nous soulèverons des questions importantes comme la
susceptibilité individuelle, la prise en compte de la totalité
des symptômes, le concept dynamique de maladie et de guérison,
l'action éventuellement placebo de l'homéopathie.
Afin d'inciter le lecteur à se poser des
questions et lui donner l'envie d'en connaître davantage,
j'ai délibérément omis de développer de nombreux points.
Libre à chacun d'aller puiser dans la Bibliographie
(les références sont identifiées par des [nombres entre
crochets], vous trouverez en outre en fin de texte un Mini-lexique
explicitant les termes difficiles).
Tout médecin devrait avoir médité les
aphorismes d'Hippocrate : la vie est courte, l'art est
long, le jugement difficile. La vie est courte, mais
combien perdent leur temps et leur argent à suivre diverses
formations ou à tester toutes sortes de théories alors que
le principe des semblables ouvre une voie royale sur la médecine.
L'art est long : notre apprentissage n'est jamais terminé,
d'où la nécessité d'un enseignement de qualité.
Le jugement est difficile, il faut
apprendre à exercer la critique, et à tout tester soi-même
au prix d'un effort personnel. Cependant, comme Pythagore le
soulignait déjà, l'organe le plus difficile à contrôler
demeure la langue. Les détracteurs de l'homéopathie qui
prennent la parole souvent avec arrogance pour dénigrer un
sujet dont ils n'ont pas la moindre notion devraient réfléchir
là-dessus.
Désormais, l'ignorance ne sera plus une excuse
recevable.
L'homéopathie
est une découverte de Samuel Hahnemann (né le 10 Avril 1755 à Meissen
en Saxe et mort à Paris le 2 Juillet 1843). Esprit très cultivé, possédant
8 langues vivantes plus le latin et le grec, un des chimiste les plus
brillants de son époque (il échangea des travaux avec Lavoisier, dont
il était le contemporain), il obtint son doctorat en Médecine en 1779.
Sa perception novatrice a touché des domaines
aussi variés que l'hygiène, la stérilisation, la contagion, le
traitement des aliénés. Sa découverte des maladies comme étant
occasionnées par des dérèglements d'ordre énergétique était déjà
révolutionnaire pour son époque et ne commence à être vraiment
comprise que de nos jours. Sa conception des maladies chroniques avec la
notion de miasmes et de strates superposés, ainsi que la compréhension
du syndrome de suppression demeure incontournable pour tout homéopathe
compétent.
Bref, l'avance de la pensée de Hahnemann est telle
qu'aujourd'hui encore, il est difficile de l'appréhender dans son
ensemble. La grande réussite de son oeuvre consiste à avoir su préserver
l'héritage hippocratique tout en l'actualisant et en le développant.
La médecine actuelle a malheureusement perdu le
contact avec ses propres racines, l'enseignement d'Hippocrate. Les
notions d'unité de l'organisme, de vis medica naturae (notion
que le vivant possède les moyens de se guérir lui-même), ainsi que la
notion des facteurs étiologiques multiples dans la survenue des
affections ont été complètement occultées. Qui plus est, les
concepts de constitution et d'interconnexion entre les processus
physiologiques et psychologiques développés par Hippocrate ont eux
aussi été perdus de vue. La théorie réductionniste, la pathologie
cellulaire et le concept de causalité spécifique dominent la médecine
classique.
Bien que les temps aient changé et que la médecine
conventionnelle ait produit de merveilleuses avancées dans le domaine
de la chirurgie et des traitements d'urgence, une grande part de la théorie
et de la pratique continue d'être basée sur les mêmes principes que
ceux en vogue du temps de Hahnemann. La séparation corps-esprit
introduite par Descartes [voir 2,
les travaux de Damasio et coll. qui montrent que l'absence d'émotion et
de sentiments empêche d'être rationnel] demeure la perception
naturelle des médecins, ce qui conduit la plupart d'entre eux à
ignorer les aspects émotionnels des cas qu'ils traitent ou bien à leur
infliger un traitement routinier basé sur des drogues suppressives.
La pratique médicale actuelle obéit toujours à
la vieille classification de Dioscoride regardant les maladies comme des
entités séparées connectées à un traitement spécifique
correspondant. Le traitement classique repose encore sur le principe de
Galien contraria contrariis curentur, c'est à dire les opposés
soignent les opposés. Pour s'en convaincre il suffit de regarder la
classification de la pharmacopée : antibiotiques, cardiotoniques,
antiarythmiques, antihypertenseurs, antithyroïdiens, antiacides, antisécrétoires,
antidiarrhéiques, antiallergiques, immunosuppresseurs, antidépresseurs,
antitussifs, antalgiques, anti-inflammatoires, etc.
Enfin, la conception
univoque que l'on se fait du rôle des bactéries dans le développement
des infections n'est qu'un nouvel avatar de la théorie du materia
peccans qui dominait la médecine depuis des lustres. Lorsqu'un médecin
prescrit un antibiotique, c'est bien cette vision d'une matière étrangère
nuisible à l'organisme qui s'impose à son esprit : une fois détruit
le virus, la bactérie ou la mycose, le patient débarrassé du facteur
pathogène est censé recouvrer la santé.
Le divorce de la médecine
actuelle d'avec la pensée hippocratique n'est pas si ancien, car au XIXème
siècle, les écoles homéopathiques et allopathiques exploraient toutes
deux la nature du phénomène infectieux et utilisaient chacune à sa
manière la loi des semblables pour le traitement des malades. La voie
ouverte en 1796 par Jenner en inoculant la vaccine a été suivie par
Pasteur et par Koch, jusqu'au point actuel ou il devient impératif de
s'immuniser contre tout ce qui est existe.
A cet égard, Claude
Bernard et Louis Pasteur incarnent deux visions complètement opposées
de la médecine. Bernard, peut être le plus grand physiologiste de tous
les temps, a toujours défendu la vision hippocratique de la maladie en
tant que résultante d'une multitude de facteurs étiologiques agissant
en même temps. Pasteur, un autre savant immense, dont l'oeuvre touche
autant la biologie, l'agriculture, que la chimie (ce sont notamment ses
travaux sur la stéréochimie qui ont ouvert la voie dans la compréhension
des mécanismes enzymatiques), défendait l'idée de l'unicité du
facteur causal. Lorsque Pasteur démontra que la génération spontanée
n'existait pas et que les microbes pouvaient entraîner une maladie donnée,
l'ensemble de la communauté scientifique s'enthousiasma et vit pour
preuve que les maladies ne présentaient qu'une seule cause spécifique.
La toute nouvelle science de la bactériologie se trouva combinée aux
vues de Virchow sur la pathologie cellulaire et naquit ainsi la médecine
classique moderne.
L'importance du terrain,
de la résistance naturelle du malade, ou des facteurs psychologiques
capables d'amoindrir les défenses immunitaires furent, et sont
toujours, complètement passés sous silence. Ce n'est que sur son lit
de mort que Pasteur admettra que Bernard avait raison d'insister sur la
prééminence de la susceptibilité individuelle sur le rôle de la bactérie
dans la genèse de l'infection.
Tous nos confrères
connaissent la voie dominante qui nous a été enseignée à la Faculté,
nous allons maintenant tâcher de parler de l'autre voie.
Travailleur acharné et d'une probité
intellectuelle extrême, Hahnemann fut très vite fortement déçu après
seulement quelques années de pratique médicale des résultats obtenus
de l'application des principes qu'on lui avait enseignés: saignées,
cautères, sétons... A une époque où il n'existait ni assurance, ni
retraite, ni le moindre système social, Hahnemann n'hésita pas à écouter
la voix de sa conscience et préféra se couper de tout revenu (avec une
famille nombreuse à charge), plutôt que de continuer d'exercer une
profession en sachant parfaitement qu'il massacre ses patients.
Une telle rigueur
laisse rêveur et force l'admiration quand on pense au nombre de choses
sur lesquelles nous fermons quotidiennement les yeux par lâcheté ou si
l'on songe par exemple qu'à l'heure actuelle des dizaines de milliers
de médecins ont préféré signer une convention médicale qu'il savent
contraire à la déontologie plutôt que de risquer de perdre leur
clientèle.
La vie mouvementée de Hahnemann a fait l'objet de
nombreuses biographies [31],
nous retiendrons que pour échapper à la misère et subvenir aux
besoins de sa famille, il devient traducteur d'ouvrages médicaux grâce
à sa culture encyclopédique. En 1790 il est amené à traduire la Matière
Médicale de Cullen. Ce professeur écossais très réputé faisait une
étude sur le quinquina, dont l'usage était très répandu dans le
traitement des fièvres palustres. Il citait les résultats paradoxaux
obtenus par l'action du quinquina suivant les doses employées, et déclarait
que ce remède "produisait son effet curatif grâce à son action
fortifiante sur la muqueuse gastrique". Or, Hahnemann, qui avait déjà
souffert de la fièvre intermittente, avait au contraire présenté des
douleurs d'estomac chaque fois qu'il avait utilisé du quinquina. Pour
en avoir le cour net, il décida d'en expérimenter à nouveau les
effets sur lui-même. Voici un extrait de son compte rendu :
"Je pris pendant plusieurs jours treize
grammes de quinquina chaque jour. Mes pieds et mes mains se
refroidirent et je me sentis fatigué et somnolent, puis je commençais
à avoir des palpitations et mon pouls devint dur et rapide. J'éprouvais
une impression de malaise insupportable, un tremblement sans rigidité,
une lassitude des membres. Je notais des battements dans les tempes,
de la rougeur des joues, une soif intense. En résumé, un
engourdissement pénible, plus qu'une rigidité des membres, semblait
siéger dans le périoste de tous les os. Les symptômes étaient à
leur paroxysme deux ou trois heures après avoir pris le remède, puis
diminuaient pour apparaître de nouveau quand je répétais la dose.
J'arrêtais le quinquina et me sentis tout à fait bien".
Il reprit donc cette expérience sur lui-même et
sur des personnes de son entourage, et obtint des résultats identiques.
A ce stade, il se contenta d'énoncer que "le quinquina, qui détruit
la fièvre, provoque chez le sujet sain une apparence de la fièvre".
Cependant, contrairement aux coutumes de son époque, il eut l'honnêteté
intellectuelle de n'établir qu'une simple relation de faits, se gardant
bien de généraliser d'emblée.
En scientifique prudent, Hahnemann ne s'est pas
empressé d'énoncer le principe de similitude après avoir absorbé du
quinquina, ni après quelques premières observations. Il étudia
patiemment et minutieusement ses résultats pendant six longues années
avant de formuler la loi de similitude (1796), sans la moindre précipitation.
Tous ceux qui connaissent le milieu de la recherche goûteront la démarche,
sachant qu'actuellement on se hâte de publier le plus vite possible la
moindre observation au point qu'une année de recul semble un âge géologique.
Pour la première fois dans l'histoire de la médecine
est née la notion d'expérimentation,
bien avant Claude Bernard (1865). Ce qui nous semble aujourd'hui évident :
absorber une substance, noter les effets, établir une corrélation avec
l'arrêt de l'absorption et sa reprise est parfaitement révolutionnaire.
A ma connaissance, seul Roger Bacon précède Hahnemann lorsqu'il
insiste sur la nécessité de l'observation dans la science.
L'expérience est à la base de l'homéopathie :
Hahnemann tenait en horreur les hypothèses et les théories : pour
lui, tout devait s'appuyer sur l'expérience. Ainsi écrivait-il dans
son traité de Matière Médicale Pure :
"On n'a pas interrogé l'expérience, la
seule méthode qui peut éclairer dans une science essentiellement expérimentale
comme la médecine, parce qu'il était plus commode de se contenter
d'affirmations. C'est ainsi qu'on a mis en honneur les décisions les
plus hardies, les théories et les hypothèses les moins solides à la
place de la vérité basée sur des faits".
En note au §101 de l'Organon (4ème Edition), on
peut lire :
"Il n'y a donc pas de moyen plus sûr et plus
naturel, pour trouver infailliblement les effets propres des médicaments
sur la santé de l'homme, que de les essayer séparément les uns des
autres, et à des doses modérées, sur des personnes saines, et de
noter quels changements résultent de là dans l'état du physique et
du moral".
Le Dr Kent [17,
voir aussi 16],
qui fut l'un des plus grands homéopathes de la fin du siècle dernier
écrit :
"Tous les faits vont dans le sens de
l'historien quand celui-ci affirme que Hahnemann n'admira jamais les
spéculations métaphysiques; qu'il conclut toujours d'après les
faits, jamais d'après une théorie ou des spéculations".
On a souvent l'occasion de lire dans une certaine
presse de vulgarisation des mensonges éhontés taxant Hahnemann
d'illuminé, de fanatique, de fantaisiste. C'est tout de même étrange,
ne trouvez vous pas, que ces journalistes ne se soient jamais donné la
peine de se documenter sur le sujet dont ils parlent ?
Pour en revenir à Hahnemann, celui-ci va expérimenter
d'autres substances dont le mercure (c'est lui qui va inventer la préparation
du mercure soluble, adoptée par tous les praticiens d'Europe dans le
traitement de la syphilis), la belladone, la digitale et presque toutes
les substances utilisées à son époque.
C'est seulement en 1796, six ans après son
observation sur le quinquina, au terme de nombreux travaux et de
beaucoup de réflexion, qu'il publie dans le Journal de son ami Hufeland
l'essai intitulé "Un nouveau principe sur les vertus curatives de
substances médicinales avec quelques considérations sur les méthodes
employées précédemment", dont voici un extrait :
"Il faut en finir avec ces moyens du hasard
qui n'imposent au malade, déjà affaibli, que des ennuis et des
efforts inutiles. Qu'on commence donc par essayer l'effet de toutes
ces substances sur un corps sain afin de découvrir leurs vraies
valeurs curatives. C'est dans ce but que je suis heureux de pouvoir
exposer le principe d'après lequel nous devons procéder pour découvrir
petit à petit les médicaments dont les caractéristiques curatives
les désigneront avec évidence pour telle ou telle maladie.
Ce principe est le suivant: toute substance médicinale
provoque dans le corps humain une sorte de maladie particulière,
d'autant plus prononcée et violente que la substance est efficace.
J'ai observé que la nature guérit souvent une
maladie chronique par une autre et qu'il suffit donc d'administrer la
substance qui d'après ce principe, provoque cette maladie. "Similia
similibus curantur" : on guérit une maladie par des remèdes
qui provoquent des symptômes analogues à ceux de la maladie".
Hahnemann connaissait la loi d'inversion d'action
suivant les doses, décrite par Arndt et Schultz qui indique qu'un médicament
peut présenter deux effets contraires selon la dose utilisée :
- les doses fortes
provoquent un effet actif,
- les doses
faibles induisent un effet réactif.
A dose forte, l'effet réactif est masqué par
l'effet actif. A dose faible, l'effet réactif devient perceptible
lorsque l'effet actif (toujours présent) est devenu tellement faible
qu'il passe inaperçu.
Le principe de similitude ne s'appuie pas sur ce
principe d'inversion d'action selon la dose, car, dans la prescription
du remède homéopathique, on doit prendre en considération la totalité
des symptômes présentés par le malade (il ne s'agit pas de la totalité
numérique mais bien de la totalité des symptômes caractéristiques),
et retrouver le remède qui, au cours de l'expérimentation chez le
volontaire sain, a produit tous ces symptômes. Le principe d'identité
est dépassé par le principe de similitude tel que l'entend Hahnemann
qui précisait dans son "Essai aux critiques" :
"Jamais l'homéopathie n'a prétendu traiter
les maladies par la même substance que celle qui les produit; elle
veut le faire par une substance qui n'est point identique, mais
seulement analogue à la maladie".
Il entend par là une substance qui produit des
symptômes analogues, semblables à ceux de la maladie et qui ne peut
provoquer la maladie elle-même.
C'est en 1810, soit encore quatre ans après l'ébauche
de la formulation du principe des semblables, et un an avant la parution
des travaux d'Avogadro, qu'Hahnemann publie enfin l'exposé de la
doctrine homéopathique : "Organon de l'art de guérir"
[10], où se trouvent consignés les principes directeurs de sa méthode.
Les 6 éditions successives de cet ouvrage traduit en de très
nombreuses langues (accompagné des mises à jour successives des
"Maladies chroniques" [11]),
exposent le fruit d'une vie de recherches et d'observations (de 1810 à 1843).
Hahnemann donne le nom d'homéopathie à cette méthode,
créant le nom allopathie pour la méthode classique. Il définit ces
termes de la manière suivante au §52 de l'Organon :
"Il n'y a en réalité que deux méthodes
curatives principales par les médicaments : la première, basée
uniquement sur l'observation exacte de la nature et sur des expérimentations
scientifiques scrupuleuses : la méthode homéopathique (jamais
utilisée intentionnellement avant moi) et une deuxième : la méthode
allopathique (ou hétéropathique) qui ne recourt pas aux mêmes
principes".
La méthode homéopathique ne concerne donc qu'une
branche de la médecine : la thérapeutique, c'est à dire
l'application des médicaments. Elle ne concerne ni le diagnostic, ni la
chirurgie, bien qu'elle en fasse reculer les indications.
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