Lyssinum ou hydrophobinum – Edouard Broussalian

J’aimerais vous parler de Lyssinum non pas sur un plan théorique comme vous pourriez le trouver dans la littérature, mais au contraire sur un plan pratique comme vous risquez de le rencontrer: comment on peut le prescrire une première fois, presque par hasard, puis l’étudier un peu mieux, pour enfin se rendre compte qu’il y a bien des cas, pas aussi rares qu’on pourrait le croire, de Sepia, de Natrum mur, d’Arsenicum ou de Phosphorus ratés et qui répondent en fait à Lyssinum.

Après avoir parlé de la nature du produit, puis étudié les premiers cas cliniques (que j’ai abrégés dans un but didactique), nous reverrons les principales caractéristiques du médicament, et les diagnostics différentiels à établir avec ses principaux concurrents.

Historique et souches actuelles

Première rencontre

Les principaux chemins qui mènent à Lyssinum

A propos d’un cas exceptionnel

L’impact sur le système nerveux

Autres symptômes notables

Indications cliniques

Quelques comparaisons différentielles

Conclusions

Historique et souches actuelles

Lyssinum est le nosode de la rage, préparé par Hering à partir de salive de chien enragé en Août 1833. Il en a fait la première pathogénésie sur des sujets sains, et a complété ce travail par des observations extrêmement méticuleuses de sujets atteints de rage. Le résultat, augmenté des expérimentations de Schmidt (1835), Behlert (1835-38), Coxe (1853), et Knerr, produit une somme énorme qui tient en plus de soixante pages dans l’Encyclopédie. Par comparaison cela représente autant qu’Apis ! Si les problèmes d’édition sont surmontés, vous aurez bientôt le loisir d’étudier tout cela dans la langue de Molière, je vous assure que c’est un véritable régal !

L’appellation Hydrophobinum est contestée par Hering qui rappelle que l’hydrophobie se réfère à un symptôme occasionnel, et n’est pas une caractéristique de la maladie dont le nom classique est « lyssa ». D’où le terme de Lyssin, adopté par Kent dans le Répertoire. Cette dénomination double correspond, en théorie du moins à deux souches différentes.

Lyssin est préparé à partir de la bave de l’animal enragé, Hydrophobinum à partir de la moelle de la même bête. C’est ce que m’a expliqué Alain Picard, qui se fournit chez Debrus Tensi. Chez Schmidt, l’origine de la souche demeure mystérieuse car Madame Schmidt n’a jamais fourni de renseignements à ses successeurs. Toutefois, je pense qu’il est probable qu’il s’agisse de la bave, car la souche provient certainement des Etats Unis où elle a été obtenue au début du siècle d’après les indications de Hering ou de Jenichen qui en avait préparé une 300 ème et une 600 ème.

Première rencontre

Je vois en Avril 93 une patiente de 42 ans qui consulte pour un état dépressif. Il y a une grave mésentente conjugale, elle refoule ainsi de nombreuses contrariétés. « Je reste avec mon mari pour mes enfants ».

En attendant, elle se console sur le chocolat, puisqu’elle peut se laisser aller à avaler jusqu’à 20 tablettes de chocolat par jour, depuis plusieurs années. Parfois, « c’est plus fort que moi », elle se précipite au tabac du coin pour acheter des « Rochers » et les dévorer en cachette des enfants. Voici pour ce que l’entretien révèle initialement.

J’ajoute aussi des règles en avance, inutile de dire que ce symptôme ne nous avance guère… Ce désir de chocolat qu’on peut ériger en pulsion est le point de départ qui semble incontournable. Les questions que j’oriente vers Arg-n, Sep, Calc, puis Lach ne ramènent strictement rien. Le bide total…

Alors, je finis par demander : « Mais, êtes vous à l’aise dans une piscine ? », presque par pure forme. La réponse de la patiente surprend : « Je suis terrifiée par l’eau, d’ailleurs je n’ai jamais pu prendre de bain de ma vie. Je ne prends que des douches, et encore je fais bien attention que l’eau ne me vienne pas au visage. »

En détaillant cette sensibilité pour l’eau, elle m’apprend qu’elle supporte très bien le bruit de clapotement, mais si elle entend couler de l’eau cela lui donne très vite envie d’uriner. Ce dernier symptôme peu marqué est certainement discutable car n’importe qui ayant envie d’uriner sera aggravé dans de telles circonstances.

A ce jour après plus d’une trentaine de cas dans lesquels Lyssinum a agi indiscutablement, je recherche encore ce symptôme sans jamais l’avoir vraiment rencontré. Toujours est-il que Lyss 200 agit fort bien puisque tous les symptômes dépressifs régressent, de même les pulsions pour le chocolat : en Juillet 93, elle a réduit sa consommation à 3 tablettes par jour.

Pourtant, la situation du couple est toujours la même, en tout cas, elle la supporte bien mieux… et sans relation extra-conjugale. Les signes dépressifs ne revenant pas, c’est sur l’augmentation de l’envie de chocolat que je renouvelle Lyss 200 en Août, puis M en Octobre. Vous aurez l’occasion d’observer vous aussi que l’action de ce remède est souvent prolongée, au point de soutenir la comparaison avec Arsenicum.
J’ai revu cette patiente récemment, elle était très fière de m’annoncer qu’elle est inscrite à un cours de natation et qu’elle apprend à
nager…
Au terme de ce premier exemple, vous pouvez retenir les deux symptômes d’appel les plus fréquemment rencontrés, d’une part parce qu’ils sautent souvent aux yeux et sont très marqués, d’autre part peut-être parce qu’on les recherche plus facilement que tout autre :

  1. Le désir de chocolat.
  2. La peur de l’eau.

De même, notez les deux autres points essentiels de ce remède:

  1. Les impulsions et troubles d’ordre compulsifs, qui en font l’originalité par rapport aux autres remèdes phobiques ou hypersensibles.
  2. Les phobies: le seul nom d’Hydro-Phobinum étant déjà suffisamment sympathique pour nous le rappeler à chaque fois… Ce nom est d’autant plus dur à porter que les phobies correspondent bien à la nature profonde du remède.

Les principaux chemins qui mènent à Lyssinum

J’ai choisi les cas qui vont suivre parmi les plus classiques que vous risquez de rencontrer. Certains illustrent la complémentarité des remèdes entre eux, d’autres ne sont que des exemples de leurres de Lyssinum qui peut se cacher sous un aspect de Sepia, Natrum muriaticum, etc.

Depuis Phosphorus, en passant par Tabacum

Madame R. Yvette est née le 17.12.28. Je la vois le 19.08.92 pour des troubles liés à la ménopause. Elle a des bouffées de chaleur, un besoin d’air important, des ecchymoses pour des riens. Comme elle dit « je sens les gens », elle ressent les choses avant les autres, etc. Elle est extrêmement nerveuse avant l’orage. Pour finir, elle ne supporte pas d’être sur le côté gauche.

Bref, Phosphorus XM fonctionnera très bien sur presque tous les symptômes hormis les palpitations qui refusent de céder. Etant monté fin 93 sur CM, je suis obligé de constater l’échec de Phosphorus sur les signes cardiaques auxquels s’ajoutent un tremblement des mains.

En fait, elle décrit une sensation de paralysie de la main, plus ou moins < en écrivant. La modalité < des palpitations étant allongé sur le côté gauche étant toujours nettement définie, un remède apparaît clairement à côté de Phos: Tabacum. Si nous ajoutons à cela qu’elle a un mal de mer affreux dont la nausée peut persister trois jours après avoir débarqué, c’est plus qu’il n’en faut pour donner Tab. De fait, c’est impeccable, après une M, elle fait une réaction dont je vous passe les détails (dont une nausée terrible qui l’oblige à fermer les yeux…) pour retenir qu’enfin tous les symptômes régressent. Mais ce n’est pas le bout de nos peines, car au bout d’un an de succès avec Tabacum quelques vertiges apparaissent, associés à une asthénie mal définie, et demeurent inchangés après Tabacum.

En consultant le Répertoire, je m’aperçois que deux remèdes complètent Tabacum : Carb-v et Lyss. Et rebelote: notre patiente ne supporte pas de mettre la tête sous l’eau, et depuis que je la soigne, elle a une envie de plus en plus forte de chocolat. Par ailleurs ses prémonitions sont toujours là. Eh bien depuis le début 95, elle répond fort bien à Lyssinum, et cette fois, je crois qu’il n’y a pas de nouveaux symptômes à l’horizon.
Retenons quand même que Peur de l’eau + Clairvoyance + Désir de chocolat donne aussi Phosphorus mais qui n’avait eu qu’un résultat partiel.

Confusion avec Phosphorus:

Madame A. Chantal, née en 53 est une femme très sensible. Elle fait ce qu’il est convenu d’appeler de la spasmophilie. Des confrères l’ont déjà améliorée avec Phosphorus, mais elle a eu une fois une très forte dynamisation d’Arsenicum qui semble l’avoir terriblement aggravée sans autre résultat.

Depuis 91 elle répondra fort bien à Pulsatilla sur toute la gamme. Puis à l’été 94, ses vieux symptômes semblent revenir massivement: spasmophilie, dépression. Une envie de sel dévorante, une nette < étant allongée sur le côté gauche, l’envie d’alcool font logiquement donner Phosphorus.

En Octobre la seconde dose de M échoue lamentablement… ce qui m’oblige à revoir mes positions.
J’essaie de la regarder d’un oeil neuf, et du coup il m’apparaît une chose évidente, que vous pourrez retrouver chez bien des cas de Lyssinum: ce regard étrange, assez fixe voire vaguement illuminé, qui donne l’impression que le patient est « ailleurs » ; eh bien ce regard n’a pas changé depuis que je la vois. Elle souffre depuis toujours d’un sentiment d’abandon. D’accord, c’est pour cela que j’avais déjà choisi Pulsatilla.

Depuis, l’expérience confirme surabondamment Lyss dans cette rubrique. Elle est très sensible à tous les bruits: cela allait bien avec Phosphorus. D’ailleurs, elle a des prémonitions qui se révèlent souvent exactes. Elle est souvent réveillée par ses rêves, comme Phos ou Puls, mais aussi Lyssin. Et à quoi rêve-t-elle ? A des chiens, très souvent.

Pourtant j’avais déjà dû lui demander… Le reste du tableau se dévoile: peur des chiens inexplicable depuis l’enfance. Notons en passant que Schmidt a fort justement emprunté à Hering l’ajout qui figure dans la rubrique. La peur des chiens est associée à la désormais classique peur de l’eau.

Cerise sur le gâteau, notre patiente possède en outre une impulsion qu’il faut absolument rechercher dans un cas où l’on subodore Lyssinum: elle a eu à plusieurs reprises l’impulsion de se poignarder avec le couteau qu’elle avait en main. Ce symptôme se trouve au chapitre Impulsion, rubrique où Lyssinum est non seulement unique mais en plus au second degré. Et ce second degré est pleinement justifié, car le symptôme se rencontre fréquemment. Vous ne l’avez jamais vu ? C’était aussi mon cas avant que je pense à demander. Vous serez surpris des réponses qu’on obtient en demandant « et par exemple quand vous coupez le pain, cela ne vous a jamais traversé l’esprit de vous blesser avec le couteau ? »

Confusion avec Sepia:

La confusion avec Sepia est de loin la plus courante. Voici le cas d’une femme de 35 ans. Quand je la vois en 93, c’est pour une dépression dans un contexte de divorce, de décès de proches, de surmenage professionnel. Elle se met en colère pour des riens, elle décrit un poids dans le bas-ventre. La veille des règles « je tuerais tout le monde ».

A l’époque, je sous estimais le sens réel de cette phrase, car il apparaîtra qu’elle a vraiment des envies de meurtre. A cet égard, Nux possède aussi ce genre d’impulsions comme Hepar, mais chez Nux, on observe bien plus souvent la peur de commettre un crime. Bref, vous trouverez bien Lyssinum à Désir de tuer.
L’indication de Nux me paraissait alors suffisante pour démarrer, avec bien sûr une arrière pensée Sepia que semblait confirmer une envie féroce de chocolat.

Nux ayant échoué à la troisième dose, Sepia prit le relais comme prévu. Mais là, c’est le couac. Il n’y a qu’une aggravation, et encore, elle est spectaculaire: « tout d’un coup c’est comme si le diable me prenait, j’injurie, je frappe, c’est plus fort que moi, je ne supporte rien, et après j’ai honte de moi ».

A son insu, notre malade nous fait un excellent résumé de Lyssinum dans ses pulsions. La colère suivie de repentir appartient à Sulphur, mais il faut aussi y ajouter Lyssinum. Vous retrouverez les rubriques Insulter, Insolence, Impolitesse, Impatience irritable, Frapper. Inutile de préciser que Lyssinum se révèle précieux chez l’enfant bagarreur qui a peur qu’on l’éclabousse dans le bain et qui en plus possède souvent une tendance à mordre.

Paradoxalement, dans ces cas infantiles, j’ai cru remarquer une aversion pour le chocolat. Continuons la revue des faux symptômes de Sepia. Le fameux poids dans le bas-ventre, Lyssin le possède aussi. Par contre en me renseignant mieux il n’y a pas la baisse de libido caractéristique de Sepia. Classiquement, Lyssinum est même dans l’excès contraire.

Une fois de plus, on peut noter cette sempiternelle peur de l’eau, d’autant plus caractéristique qu’elle est apparue à l’âge de 10 ans, sans prévenir, alors qu’elle nageait comme un poisson dans l’eau. Il semble que vers cette époque un changement profond se soit produit.

Le Dr Klein de Vancouver a décrit une nette indication de Lyssinum chez les sujets victimes d’incestes. Je ne pourrai pas l’affirmer chez cette patiente, mais plusieurs allusions me font penser que c’est bien l’explication de ce « virage » cette année là.
Notons en tout cas sur le plan étiologique (discutable) de la dépression actuelle que Lyssinum est indiqué, suite d’émotions, de mauvaises nouvelles. Je pense d’ailleurs qu’on peut l’ajouter sans crainte à la rubrique suite de frayeur.

Confusion avec Natrum muriaticum:

C’est plutôt à l’adolescence que cette situation se rencontre. Brièvement voici le cas de Géraldine, 18 ans. Pendant 4 ans, elle répondra fort bien à Natrum mur pour son rhume des foins. Episodiquement, Sepia sera prescrit avec succès. Toujours est-il qu’elle demeure secrète, peu communicative, en fait c’est sa mère (envahissante) qui parle souvent pour elle.

Le vrai symptôme m’apparaît enfin: elle a toujours refusé de consulter, et elle a une réelle aversion pour me répondre. Tout ceci m’apparaît alors qu’elle ne se remet pas d’une déception amoureuse pour laquelle le bon vieux Natrum muriaticum a lamentablement échoué. Elle mange du sel en grandes quantités. Se vexe pour des riens (offensé facilement). Mais alors que j’avais cru comprendre qu’elle ressassait, pas du tout, elle explique qu’elle a toujours plein d’idées bizarres dans la tête, qu’elle n’arrête pas d’imaginer des trucs bizarres selon ses termes.

Les rubriques sont: Idéation folle, Pensées persistantes, Pensées effrayantes, Pensées folles, etc. Depuis l’enfance, elle a une peur des chiens incontrôlable. Elle n’a pas peur de l’eau (enfin !) mais elle n’est pas du tout à l’aise dès qu’elle n’a plus pied.

Plus d’une fois elle a pensé a se poignarder quand elle tenait un couteau, sans que cela survienne dans un contexte dépression, c’est pour elle une idée bizarre qui peut lui traverser l’esprit. Pour finir, elle fait des tas de rêves, mais tous très décousus, sans rapport les uns avec les autres. A cette occasion, vous pouvez corriger dans cette rubrique le Lyc, qui est en fait un Lyss.

Confusion avec Arsenicum:

Ce cas est plus rare, et pour gagner du temps je ne ferai que le citer. Deux remarques seulement: Lyss possède comme Ars la peur étant seul.
D’autre part, tout comme Lyss, certains cas d’Arsenicum ont le désir de sel. Vous allez me dire que Arsenicum ne figure pas dans la rubrique Désir de sel, mais vous pouvez extrapoler à partir de la rubrique « les aliments ne semblent pas assez salés », et où figure bien Arsenic.

A propos d’un cas exceptionnel

Le temps me manque pour pouvoir vous parler de ce cas avec les détails qu’il mérite. En fait il faudrait plusieurs heures pour en envisager tous les développements, aussi je vais me contenter de livrer à votre réflexion quelques faits.
Avez-vous entendu parler des NDE ? Cette abréviation signifie Near Death Experience. En somme c’est un phénomène que l’on étudie de plus en plus chez les sujets qui sont restés parfois longtemps en état de mort clinique, et qui sont revenus à eux. Pour les sujets, cette expérience semble être extrêmement traumatisante, surtout parce qu’ils ressentent une frustration extrême d’avoir « réintégré » leur corps. De plus cette expérience les touche intimement et ils n’en parlent pas facilement. Sur ce thème, qui mérite selon moi d’être creusé, vous trouverez toute une littérature, parfois extravagante, tout comme pour l’homéopathie en somme.

Aussi j’en reviens à cette femme jeune, épouse d’un confrère homéopathe. Dois-je vous dire que Lyssinum lui a fait le plus grand bien sur tous les plans. L’indication du remède, je ne vous la redonne pas en détail: impulsions notamment à se poignarder avec le couteau qu’elle peut tenir en main quand il s’agit d’un couteau à bout aiguisé jamais avec un couteau à bout rond, impulsions à se mutiler aussi, idées étranges, prémonitions, désir de chocolat, peur de l’eau, etc.

Nous avons donc relu ensemble le texte de Hering, et comme je vous le disais, une heure n’y suffirait pas pour tout vous rapporter. Au fil des questions, elle finit par m’expliquer que toute sa vie a basculé après une NDE. Elle a été sensible depuis toujours mais c’est depuis cette expérience qu’elle a basculé dans un état Lyssinum tellement complet que j’ai pu recenser plusieurs dizaines de symptômes, et encore je n’ai pas fini de tout éplucher.
Je ne peux m’empêcher de vous dire à quel point j’ai été frappé par l’extrême émotion qui se dégageait d’elle à mesure de son récit, ses muscles faciaux en tremblaient, elle faisait des efforts pour vaincre sa réticence à parler. Oui vraiment, c’était était bien différent des récits habituels que certaines femmes sensibles ou imaginatives peuvent nous faire au cabinet. Là il s’agissait de quelque chose d’intensément vécu par elle au point que j’en partageais le trouble.
Lors de l’accouchement de sa dernière enfant, elle a fait une hémorragie très importante, à son réveil dans sa chambre, elle se sentait dans un état affreux, comme elle n’avait jamais ressenti auparavant. Pleine du « souvenir » de son expérience, elle ne cessait de demander à son mari: mais enfin, es-tu sûr qu’il ne s’est rien passé pendant l’accouchement ? Finalement, on lui apprend ce qui s’est produit, qu’elle est passé bien près de la catastrophe, etc. Les médecins ne voudront pas lui donner d’autres détails, mais il est hautement probable qu’elle a fait une défaillance cardiaque et certainement un arrêt pendant un certain temps.
Cet épisode débouchera chez elle sur maints bouleversements personnels. Je ne résumerai que son « voyage » proprement dit :

  1. L’ascension le long du désormais fameux tunnel.
  2. Ascension en direction d’une lumière indescriptible, aux propriétés étranges.
  3. Des êtres lumineux, volants, voilés, lui demandent qui elle est, elle leur explique qu’elle ne peut rester, qu’elle a un bébé.
  4. Elle réintègre son corps, avec une sensation douloureuse.

C’est maintenant à chacun d’interpréter ce qui a pu se passer. Ceci n’est pas sans m’évoquer Saint Paul quand il écrit « Dieu habite une lumière inaccessible que nul d’entre les hommes n’a vu, ni ne peut voir ». Comme une telle discussion nous ferait sortir du cadre médical, je retombe sur Lyssinum pour vous livrer en vrac les observations suivantes:

On peut lire dans Hering: Après une perte de conscience il écrivit « je suis abandonné de tous; même les oiseaux du paradis ne me regardent pas, ne me nourrissent pas si j’ai faim; j’ai faim avec les petits et soif avec leurs femelles; mon nid est fait de crottes, obtenu non pas par fruit de mes propres efforts, mais en les chassant hors de leurs nids et en m’y asseyant avec les femelles et les petits« .

La lecture de cette phrase a profondément troublé notre patiente, il est évident qu’elle identifiait clairement les oiseaux du paradis avec les êtres éthérés qu’elle a aperçus, et que c’est bien son grand regret que ces êtres ne l’aient pas gardé avec elle car depuis elle a toujours cette faim avec elle. J’ajoute que depuis, elle est désespérée de penser qu’elle ne peut pas nourrir son enfant, au sens
nourriture de l’âme. Les miroirs l’agressaient depuis son expérience ; mais « quand j’étais là-haut c’était la seule lumière qui ne m’agressait pas« . Il s’agissait chez elle d’une gêne due non seulement à la lumière mais aussi à la pensée « le miroir me demande qui es-tu et me renvoie à ce que je suis moi-même« .

Elle éprouve souvent le besoin de se recueillir dans la solitude, notez combien cela est différent de Sepia qui veut se retrouver seule, ne plus voir mari ni enfants pour se retrouver tranquille. C’est un vrai besoin, sinon elle tombe malade, et reste clouée au lit avec des maux de gorge importants. Il s’agit d’une sorte d’angine avec impossibilité à avaler et une hypersalivation intense, qui l’oblige à cracher sans arrêt dans une bassine. Pour l’heure, c’est la première fois que je rencontre les spasmes dans le remède.
Je regrette que chacun d’entre vous ne puisse faire la connaissance de cette patiente fort attachante car, je le répète, je me suis
contenté aujourd’hui de ne vous livrer que quelques facettes de ce cas. D’ailleurs il faut bien que je m’arrête, sinon je n’aurai pas le temps de finir cette synthèse.

L’impact sur le système nerveux

Le virus de la rage étant neurotrope nous n’aurons pas de peine à réaliser que le plus important de la symptomatologie est du domaine mental, les symptômes périphériques survenant par l’intermédiaire du tissu nerveux sous forme de spasmes et convulsions. Je vous recommande en passant la lecture de Hodiamont qui décrit fort bien le tableau clinique de la rage dont l’expression donne une idée assez effrayante de l’action que peut avoir Lyssinum. Passons donc à la première catégorie de signes mentaux.

Les impulsions et troubles d’ordre compulsif:

Se poignarder avec le couteau qu’on tient dans la main.
Cette pulsion je crois, appartient au domaine des idées étranges du remède: « tiens je me demande quel effet cela ferait de me planter un couteau ». Ici il faut comparer avec:

  • Alumina, qui a peur de se blesser à la vue d’un couteau ou d’un instrument tranchant.
  • Mercurius, qui a envie de poignarder celui qui le contredit.
  • Arsenicum, qui se mutile.
  • China, Mercurius, Hepar, et Nux qui peuvent poignarder sous l’effet de la colère ou d’une impulsion (voyez l’anecdote du coiffeur racontée par Kent).
  • Silica et Spigellia qui ont peur des aiguilles et objets pointus.

Jeter son enfant au feu ou par la fenêtre (Hering). Ici encore, le phénomène est bien différent de Nux ou Hepar qui font cela dans une sorte de bouffée de colère irraisonnée.

Désir de tuer ou d’égorger les gens. Et tous les corollaires Frapper, Mordre, Insulter, Sauvagerie (Hering), etc.

Les Phobies:

Elles sont très nombreuses. Liées à l’hypersensibilité: peur du bruit de l’eau courante, des miroirs, anxiété en entendant sonner les cloches. Liées à l’état mental particulier: peur de la folie ou de devenir fou, des couteaux. Peur des chiens, et peur d’être mordu.

L’hypersensibilité:

Clairvoyance, prémonitions, etc : nous en avons vu maints exemples ainsi que le problèmes qu’engendre ce symptôme pour le diagnostic différentiel avec Phos. Un extrait de Hering résume tout : « Le plus souvent, les facultés mentales sont dans un état d’excitation supérieure, comme en témoigne une rapide perception, une acuité de compréhension incroyable et la rapidité à laquelle ils répondent aux questions. »
Surexcitation, < en entendant une conversation (ou bien bâille en écoutant une conversation). Excitation sexuelle. Affections suite d’émotions ou de mauvaises nouvelles, et j’ajouterai suite de frayeur.
Hypersensibilité de tous les sens: vue (de l’eau bien sûr), odorat (spécialement pour l’odeur du tabac), audition (bruit de l’eau), même le vent ou d’être éventé aggrave le patient. Offensé facilement, Querelleur, Impatience irritable, Irritabilité (< à la vue ou au bruit de l’eau), etc.

Les idées étranges:

Citons Hering: des idées folles s’emparent de lui; par exemple jeter un verre d’eau qu’il tient à la main au visage de quelqu’un, ou se poignarder avec le couteau qu’il tient. Ces idées se retrouvent lors de la grossesse, avec l’odontalgie ou le mal au dos.

Les spasmes et convulsions:

Tous ces symptômes sont agg par l’eau ou en y pensant. Je ne les détaille pas du fait de leur rareté.

Autres symptômes notables

Je vous livre une liste de symptômes notables du fait de leur valorisation relative dans le Répertoire. (La valorisation relative est une notion nouvelle que j’ai développée grâce à l’informatique. Il s’agit de relever les occurrences d’un remède dans une rubrique alors qu’il ne figure pas dans la rubrique mère.)
Coups sur l’occiput, douleur déchirante de l’occiput. Comme si la tête allait éclater.
Hyperacousie pour l’eau courante.
Douleur dentaire pendant la grossesse.
Désir de choses étranges pendant la grossesse.
Envie d’aller à la selle ou d’uriner en entendant de l’eau couler.
Suites de refoulement du désir sexuel ou suites de désir excessif.
Consciente de son utérus
(Helonias, etc).
Sensibilité du vagin, douleur du vagin pendant le coït, etc.
Douleur du dos au bruit de l’eau courante.
Douleur de la hanche, droite. Douleur pressive de la hanche droite. Frisson comme une onde le long des Mb Sup.

Indications cliniques

Le virus de la rage est neurotrope, et curieusement je suis deux cas avec attention depuis plusieurs mois. L’un est un cas de myasthénie, l’autre de S.E.P. Bien qu’il faille être prudent pour interpréter les résultats dans de telles affections, au demeurant polymédicamentés, les effets semblent pour le moment nettement positifs. Dyspareunies (et vaginites). Phobies. Grossesse. Suites de vaccin antirabique ou de morsures. Suites de viol ou inceste (Klein).

Quelques comparaisons différentielles

J’ai réalisé le tableau qui suit avec l’aide du Diagnostic différentiel intégré à PcKent, j’espère que le choix arbitraire que je vous présente vous sera utile pour mieux discerner les remèdes entre eux.

LYSSINUM
Brillants
agg
Ars., Nat-m.: Obscurité agg
Crache spasmodiquement Phos.: Crache au visage
Elocution précipitée Phos.: Elocution lente
Griserie
gaieté le soir
Ars., Nat-m., Sep.: Tristesse
Sep.: Tristesse le soir
Idéation
abondante
Nat-m.: déficiente (ou
confusion)
Impatience irritable (Sep.) Phos.: Lenteur
Impolitesse Nat-m.: Maniéré
Inconscience passagère Ars.: Inconscience
incomplète
Indécis Carc.: Obstiné
Loquace Carc., Sep.: Taciturne
Luxure Ars.: Désespoir pour le salut de son âme
Mordre
soi-même ou l’oreille
Ars.: le verre en buvant
Peur
couteaux
eau
courante
grossesse,
pendant
seul
Nat-m.: aiguilles
Bor.:
bruit soudain
Ars.: accouchement,
pendant
Nat-m.:
foule
Sens
Acuité
Nat-m.: émoussés
Sensibilité
bruit
éclaboussement
d’eau
eau
courante
voix
Carc.: musique
Phos., Sep.: bruit, moindre
Bor.: froissement du
papier
Ars.:
bruit
Céphalée
journée
midi
air
froid
amel
calotte
chocs,
coups
douleur dentaire,
avec
effort mental
agg
mouvement
agg
rougeur visage,
avec
toucher agg
Au
dessus oeil gauche (Sep.)
Ars.: nuit
Ars., Sep.: minuit
Nat-m., Sep.: air froid agg
Nat-m.: constriction
Carc.: pulsations
Nat-m.: douleur nuque, avec
Ars.: effort mental amel
Ars.: mouvement amel
Ars., Sep.:
pâleur
Ars.: toucher amel, frotter
amel
Carc.: Au dessus oeil droit
Cheveux gras Phos.: Cheveux secs
Sensibilité à l’odeur du tabac Ars., Sep.: à l’odeur des
aliments
Sep.: de
cuisson
Aversion
eau
froide    pommes
Ars., Sep.: Désir boissons
froides
Phos.: Aversion boissons
chaudes
Ars.:
melons
Désir
sel
Ars., Sep.: sucreries (sel
éventuellement)
Sep.: aliments ont un goût
salé
Ejaculation
absente
retardée
Sep.: abondante
Phos., Sep.: précoce
Erections sans
désir
Sep.: Désir sans érections
Consciente de son utérus (Helon) Carc.: Conscient des mouvements du coeur
Désir violent Nat-m., Sep.: Aversion
coït
Douleur
contuse vagin,
sensibilité
extension vers le haut ou les
seins
extension lèvres
Phos.: insensibilité vagin
Ars., Nat-m.: Extension
vers le bas
Sep.:
ombilic
Plaisir absent Ars.: Désir violent, orgasmes involontaires
Règles tôt Nat-m., Phos., Sep.: Règles en retard
Aliments
mouton
Ars.: viande avariée
Ars., Nat-m., Sep.+++: porc
Sep.:
veau
Bouffées de
chaleur
alt
céphalée
transpiration,
avec
Ars.: alt avec frisson
Ars.: frilosité, avec
Côté droit Phos., Sep.: Côté gauche
Faiblesse après la miction Ars.: Faiblesse après la
selle
Manger amel
après
Bor., Nat-m.: agg après
manger
Plein air agg Carc.: Plein air
amel

 

Conclusions

Je désire remercier maintenant le Dr Michel Legrand de Rennes pour son travail précieux dans la relecture du Hering. Il fait partie de l’équipe d’une dizaine de confrères avec qui nous décortiquons depuis plusieurs mois le Hering par rapport au Kent.

Grâce à ce travail systématique, des manques très importants nous apparaissent chaque jour. De toute évidence la stratégie de Kent a été d’incorporer d’abord et avant tout les grands polychrestes, aux dépens des « petits » remèdes dont il n’a retenu que quelques uns des symptômes les plus caractéristiques. Je suis persuadé que s’il avait vécu assez longtemps pour cela, il aurait terminé lui-même le travail que nous sommes en train d’accomplir… A ce jour Lyssinum est présent dans 999 rubriques du Répertoire. Plus de 1200 ajouts inédits sont à incorporer pour en faire un portrait plus juste et le rendre ainsi plus évident à prescrire.

J’ai passé volontairement sous silence des points que vous trouverez dans toutes les matières médicales au profit d’une approche la plus didactique possible et souhaite vous avoir donné l’envie de prescrire à votre tour ce que je considère comme l’un des remèdes les plus profonds qu’il nous soit donné d’employer. Enfin, nous aurons vu toute l’importance d’un bon recueil des symptômes pour la résolution d’un cas, indiscutablement ceci demeure une des grandes pierres d’achoppement dans la prescription.

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