Lycopodium : le portrait minute – Edouard Broussalian

Introduction

Kent dit dans ses conférence de matière médicale que ce n’est pas une bonne chose d’étudier les remèdes sous l’angle d’un symptôme ou d’une affection particulière. En effet, dans ce genre d’étude on cite un catalogue de remèdes sans jamais comprendre en profondeur ce qui fait le caractère de chacun, restant aussi dans une approche particulièrement allopathique centrée sur un symptôme ou une affection mais pas sur un malade. Il explique aussi que c’est une erreur de truffer l’étude d’un remède donné de dizaines de diagnostics différentiels, ce qui n’aboutit qu’à perdre un peu plus le débutant.

Je souscris entièrement à ces propos : les diagnostics différentiels vous viendront spontanément à mesure que vous serez familiarisés avec les remèdes individuellement, c’est pourquoi je réserve à nos séminaires cliniques l’étude exhaustive de remèdes peu fréquents en me basant sur des comparaisons avec les remèdes « courants » que vous êtes censés posséder maintenant à fond. C’est ainsi que par petits pas doit progresser votre découverte de la matière médicale.

Ces précautions étant dites, nous allons aujourd’hui entamer l’étude de l’un des polychrestes les plus immenses de la matière médicale, ce qui ne peut se faire sans quelques références à des remèdes que vous connaissez maintenant. C’est dans cette optique que nous avons pris la peine d’étudier Nux vomica et Sepia qui sont les deux diagnostics différentiels qui se posent le plus souvent avec Lycopodium. Dans la pratique, vous verrez des cas où le Sepia que vous avez donné ne produit aucun résultat ou seulement une aggravation alors que c’est Lycopodium qui était indiqué et qui agira curativement. Ne vous mordez pas les doigts de vous tromper dans ces circonstances : d’une part vous commettrez encore bien des erreurs (et nous continuons tous d’en commettre), et d’autre part je crois fermement que dans bien des cas il est impossible de discerner les remèdes entre eux. Dans ce cas Kent disait de faire comme Guillaume Tell : garder une autre flèche dans son carquois au cas où la première rate son but…

Lycopodium constitue avec Sulph et Calc un trio incontournable chez les êtres humains. Bien souvent vous aurez donné à un enfant Calcarea carbonica et vous serez surpris de voir peu à peu apparaître des symptômes de Lycopodium. En effet, cet enfant deviendra de plus en plus autoritaire, se lèvera de mauvaise humeur le matin alors qu’il était très peureux et timide. Cette évolution se constate toujours dans le sens Calc -> Lyc, c’est pourquoi les flèches sont à sens unique. Un sujet Lycopodium pourra sous l’effet de son traitement évoluer vers Sulfur. Puis sous l’influence du Sulfur notre patient pourra retomber dans la sphère de Calcarea.

Le Lycopodium est tiré du règne végétal : les spores de fougères que l’on presse pour obtenir une sorte d’huile donnent en séchant une poudre jaune qui ressemble au soufre. On appelle ainsi volontiers Lycopodium le soufre végétal, ce qui est un bon moyen mnémotechnique pour se rappeler sa ressemblance, pathogénétique cette fois, avec Sulfur. La poudre de lycopode était employée pour deux usages :

  • Dans la photographie des premiers temps. La poudre présente en effet la propriété de s’enflammer vivement et nous avons tous le souvenir de ces films anciens dans lesquels le photographe déclenche un énorme nuage de fumée en prenant son cliché.
  • Comme enrobage des médicaments. Les anciens allopathes supposaient inactif le lycopode qui entrait dans la composition de l’enrobage des dragées et autres pilules. Hahnemann relève ironiquement que cette substance inerte produit un de nos plus grands médicaments.

De fait, en guise de substance inerte, c’est en fait un médicament terriblement réactif. A telle enseigne qu’il convient de se méfier des cas chez lesquels la présence de troubles organiques avancés peut faire craindre une forte aggravation. En dose sèche il est prudent de jauger avant de prescrire Lyc, l’indication de Pulsatilla qui le précède bien. Cependant la dose liquide permet de s’affranchir de ces limitations et de prescrire d’emblée le remède.

Dans ce cas les proportions indiquées par Hahnemann donnent de très bons résultats, à savoir un globule dissous dans 125 ml d’eau. On donne pour commencer 2 secousses à la solution, pour en extraire une cuiller à café qui sera diluée à travers 5 verres d’eau successifs.

Le patient commence alors par prendre une cuiller à café du médicament et se laisse quelques jours pour voir quand l’effet de cette première prise s’estompe, déterminant ainsi le délai qui détermine la reprise. Ce délai doit d’ailleurs aller croissant, souvent 3 ou 4 cuillers suffisent à équilibrer un cas plusieurs mois.

Affectant indifféremment les deux sexes quel que soit l’âge, le médicament est capable de convenir à tellement de situations différentes et d’affecter n’importe quel organe, qu’il est difficile d’en apercevoir le bout. Pourtant une certaine constante se dégage dans les tableaux cliniques qui forment la « trame » du remède, son syndrome minimal.

La tête et le ventre. Voilà le raccourci pour comprendre Lycopodium. Je veux dire par là que l’on trouve toujours les signes psychiques caractéristiques ainsi que leurs « homologues » digestifs. J’emploie d’ailleurs à dessein le mot homologue car ainsi que Kent l’a décrit il existe certainement une relation entre certains signes mentaux et digestifs tout comme il y a des connections entre signes mentaux et cardiaques. Nous en reparlerons.

Le sujet Lycopodium est d’abord une tête à tous points de vue. Une tête de mule, une tête brûlée, une tête de lard. Une tête au sens de l’intelligence acérée. Une tête au sens du faciès caractéristique. Une tête enfin dont le cuir chevelu présente une multitude de signes intéressants. Bref, les signes aussi bien de l’intérieur de la tête que du dehors sont très caractéristiques et vous aurez plaisir à les exploiter pour poser le diagnostic du remède.

Le ventre et ses symptômes constituent le pendant des signes psychiques. Tout dans Lycopodium est centré sur la digestion et ses affres, particulièrement en rapport avec des troubles hépatiques. Bien sûr, ne dites jamais d’un patient que c’est le foie qui le rend malade mais souvenez vous que dans Lycopodium le foie est toujours défaillant, entraînant à son tour un cortège d’autres signes dont la douleur irradiant au dos ou à l’omoplate n’est pas le moindre. Ce ventre peut gonfler autant que l’ego du malade, de telle sorte qu’il est très rare de rencontrer des patients Lycopodium sans ballonnements. L’enfant naît volontiers ictérique, avec de l’acné, présente un gros ventre très caractéristique, et fait de nombreuses coliques.

La prescription minute

Maintenant que nous en avons fini avec les présentations, voyons quels sont les traits et le comportement qui caractérisent dès les premières minutes le sujet Lycopodium. Tout de suite vous avez affaire à un patient qui dirige l’entretien. Son visage exprime souvent l’autorité, et l’habitude du commandement. Ce n’est pas par hasard que les sujets Lycopodium sont chefs de quelque chose ou travailleurs indépendants. Les traits sont animés, et le front se plisse à mesure que le patient s’exprime, comme dans Nux vomica. Il y a cependant un signe de plus qui est archi caractéristique : la tendance à froncer les sourcils, à faire les gros yeux même s’il s’agit d’un bébé. On est souvent saisi par le regard transperçant d’un bébé Lycopodium, comme si un adulte vous regardait dans la peau d’un enfant, le petit a une véritable présence. Le teint est celui d’un hépatique, de couleur cireuse dans les cas les plus criards, mais ceci est facultatif et souvent chez l’enfant, de tels signes n’existent pas.

Le visage est souvent mince et la personne elle même plutôt maigre. Une fois de plus nous passons de la tête au ventre : en dépit d’un très bon appétit, ces patients ne grossissent pas. Voilà un signe que tous les autres malades peuvent envier, c’est en effet la norme chez les humains que de grossir si l’on mange beaucoup. L’appétit peut être exagéré, même juste après manger. Ou bien chez l’enfant on a le signe « Appétit vite rassasié ». L’enfant se met à table en exigeant qu’on le serve tout de suite, qu’il meurt de faim, etc… Et dès les premières bouchées, il ne veut plus manger et garde tout dans la bouche, n’en finissant plus de mâcher son bol alimentaire. Les désirs alimentaires sont très marqués : envie de sucré, de sucreries, bonbons, et chocolat. On a assez souvent un désir d’huîtres, alors que les huîtres souvent rendent le sujet Lycopodium malade (diarrhée, voire entérite ou hépatite). Sachez rechercher les antécédents « d’empoisonnement » par les fruits de mer chez des patients qui ont fait des « crises de foie » ou « d’acétone » dans leur enfance ou aux antécédents d’hépatite.

La digestion dans l’ensemble se fait mal avec de nombreux troubles qui apparaissent comme les palpitations, les ballonnements (les vents digestifs > le malade). De toutes façons le patient Lyc ne digère rien, au propre comme au figuré. C’est le grand remède des suites de colère avec indignation (Aur, Coloc, Staph). C’est le moment d’explorer avec doigté toutes les raisons familiales ou du travail qui ont pu < notre malade. Il va de soi qu’un tel patient autoritaire est < par la contradiction et qu’il est souvent irritable. Chez les femmes, les règles sont un facteur aggravant notoire :  tous les symptômes comme l’irritabilité, la douleur des seins, etc. sont < avant les règles.

Une modalité caractéristique définit l’irritabilité: elle survient dès le réveil. Il faut laisser le patient tranquille, lui laisser le temps de se poser sinon il grogne, envoie paître, se met en colère. Recherchez ce signe, il est quasi constant, seul Tuberculinum se pose ici en concurrent sérieux. Parfois les malades ne disent pas être irritables, mais disent « tant que je n’ai pas déjeuné, il faut me laisser atterrir ». Tout comme le sujet Sepia, l’irritabilité apparaît précocement dans l’entretien, le patient n’hésitant pas à vous exprimer ses critiques sur votre manière de travailler, ou parce qu’il a dû attendre. Cela correspond à la rubrique « Critiquer, porté à ». Cependant vous avez compris que les sujets Lycopodium peuvent très bien être attachants et ne pas chercher à vous heurter de front.

Le ventre enflé de notre sujet ne supporte aucun vêtement qui puisse le contraindre. De la même façon, le sujet Lycopodium ne supporte aucune entrave, aucune contrainte. Ce sont des personnes très intelligentes qui ne souffrent pas l’autorité ni la contradiction. Bien sûr cela se rencontre à des degrés divers, mais dès le plus jeune âge on voit des bébés hurler de colère parce que la cuiller convoitée se fait attendre. Dotés d’un très fort sens de la justice, les sujets Lycopodium pourront suivre jusqu’en enfer un chef qui possède les qualités requises d’honnêteté, d’intégrité et de compétence, mais ils ne supporteront pas de dépendre d’un sot infatué comme on en rencontre tant dans les hiérarchies. Ce trait de caractère peut les rendre asociaux s’ils n’ont pas la chance d’avoir été traité par un homœopathe. Ils ne « digèrent » pas l’injustice ou les contrariétés qui peuvent aggraver une multitude de troubles (céphalée, flatulence, amygdalite, otite, colite, etc.).

Dans d’autres cas, ils peuvent avoir un comportement marqué par la couardise. Souvent ceci est typique chez l’enfant. A l’école c’est un ange, la maîtresse ne peut que se féliciter de son attitude en classe, souvent responsable, les devoirs toujours impeccables. Si on interroge les parents, on croit ne pas parler du même enfant. C’est un vrai diable, il n’en fait qu’à sa tête, il veut commander tout le monde, il est jaloux de ses frères et sœurs, il frappe, boude, etc…

La couardise est volontiers le reflet du manque de confiance en soi qui existe pratiquement chez tous les sujets Lycopodium. C’est décidément un remède de tous les contrastes. Certains auteurs de renom comme le Dr. Didier Grandgeorge aiment à évoquer ce symptôme en rappelant que jadis le Lycopodium était une plante gigantesque, et qu’aujourd’hui la plante en est réduite à la taille d’un misérable arbuste. Il faut retenir que tout se passe comme si le manque de confiance en eux poussait ce type de malade à compenser par une attitude autoritaire et hautaine. Cet aspect bipolaire existe chez presque tous les cas que vous rencontrerez. D’ailleurs ces patients anxieux présentent une très forte anticipation, qui les pousse à tout contrôler, d’où le comportement tatillon, consciencieux pour des broutilles. Lycopodium est un très grand remède d’angines à répétition, or le mot angine est dérivé du mot grec qui signifie anxiété.

ðPerfectionniste, autoritaire, teint de couleur jaunâtre, tendance aux angines, voilà autant de signes en faveur de Lycopodium que de Sepia. Entraînez vous dès aujourd’hui à étudier ce qui les rapproche tout comme ce qui les sépare. A priori Sepia est très détaché sur le plan émotionnel, détaché de ses proches ou de son mari. Cependant Lycopodium présente aussi le détachement de sa famille. Lyc est bien plus flatulent que Sep (bien que Sepia soit très ballonnée avant les règles). Je pense que le signe le plus fiable en faveur de Lycopodium est la très grande sensibilité pour l’injustice (qui caractérise aussi un grand altruisme) que l’on ne rencontre pas chez Sepia.

Si c’est un enfant que l’on vous amène il y a fort à parier que c’est à cause de troubles du comportement (colères, jalousie, enfant frappeur), du sommeil, ou des otites ou autres infections ORL à répétition. Dans ce cas vous pouvez déjà parier, à la surprise de la mère, que c’est l’oreille droite qui est

le plus souvent atteinte. Lyc affecte en effet tellement le côté droit du corps que tout affection (angine, rhumatisme) qui démarre à droite doit le faire évoquer. L’enfant est souvent très intelligent, veut commander tout le monde dès qu’il a pris ses repères dans le milieu où il est, fait les quatre cents coups la nuit, s’endort volontiers à quatre pattes, se réveille grognon. Sa tête transpire en dormant, ce qui est très caractéristique du remède. Très souvent les pieds sont malodorants, ce qui est très surprenant chez un petit bout de quelques mois.

Tous les symptômes sont aggravés en fin d’après midi, typiquement de 16 à 20 h. Cette modalité horaire est tellement marquée que n’importe quel signe survenant en cette période doit faire penser à Lyc. Alors qu’il est typiquement « du soir », et qu’il a toutes les peines à s’endormir, il se réveille à 4 h, ce qui n’arrange pas l’humeur au lever…

Encore une modalité afin de compléter le tableau minute du remède : l’amélioration par le mouvement qui se retrouve très fréquemment dans les troubles articulaires, sciatique, etc. Je pourrais ajouter que Lycopodium affecte aussi particulièrement le tissu rénal, en provoquant des calculs et surtout de la gravelle, c’est à dire la tendance à éliminer régulièrement de petits calculs. Très souvent on trouvera un sédiment de couleur rouge, comme de la brique pilée. Mais nous étudierons tout ceci dans le détail une autre fois.

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