lippe-color-recadre-277x300LE PREMIER PARAGRAPHE DE « L’ORGANON DE L’ART DE GUERIR »,
PAR le Dr. AD. LIPPE.

Traduction Dr. Béatrice Aubignat et Dr. Edouard Broussalian

J’ai apporté un soin tout particulier à la traduction de cet article princeps de Lippe. L’importance de ce premier paragraphe de l’Organon me semble comparable à l’introduction de la bible au chapitre de la Genèse lorsqu’Adam et Eve succombent à la tentation de goûter les fruits défendus de l’arbre de la connaissance. Dans l’éclairage étonnant que donne de cet acte Simone Pacot dans ses ouvrages[1], nous retiendrons qu’il ne s’agit de rien d’autre que la tentation de la toute puissance, omniprésente chez les hommes en général, les médecins en particulier.

Hahnemann lance ici un appel à l’humilité (humus : la terre) que bien peu sont encore aujourd’hui capables d’entendre. L’humilité ne consiste pas à se déprécier, mais bien de connaître nos limitations, et à accepter de suivre les lois de la nature. Il nous reste à espérer que demain, éclairés par les catastrophes chimiques médicales et agronomiques qui se profilent à l’horizon, plus d’hommes et de femmes se manifestent pour entrer dans cette recherche de l’Art de Guérir.

La parution de ce journal marque une ère nouvelle dans l’histoire de l’art de guérir homéopathique. Depuis que Hahnemann donna au monde médical son Organon, le véritable manuel de l’Ecole qu’il a fondée, celle-ci fut victime de dérives progressives et de plus en plus nombreuses.

Hahnemann, tout comme Hippocrate, observa, suivit les Lois de la Nature, et fut guidé par elles. S’affranchir des théories et des dogmes constitua le principal objectif d’Hippocrate. Mais le temps passa et les multiples dérives de son enseignement firent qu’au bout de deux cents ans l’enseignement de l’Art Médical se retrouva à nouveau asservi par des théories et des dogmes en aucune façon soumis aux lois de la nature, et même en disharmonie avec celles-ci.

L’Ecole de Salerne avait accepté et développé les enseignements d’Hippocrate, mais avec l’arrivée de la médecine sarrasine, les dérives se multiplièrent ; l’Ecole elle-même, fierté des scientifiques médicaux, devint la proie de sa propre dépravation.

Hahnemann ressuscita la simplicité de l’Art Médical, il basa ses actions sur les lois de la nature qu’il observa et put en tirer un nouvel Art de guérir. Aussi simples et compréhensibles que fussent ses enseignements, il y eut alors comme auparavant des « penseurs » pour faire des théories et se croire plus avisés que la nature. Ces gens, en embrassant de nouveau des théories qui avaient explosé depuis longtemps, ont prétendu pouvoir supplanter la nature et les insuffler dans l’homéopathie. Alors sont apparus des hommes qui se sont mis à rivaliser entre eux pour savoir lequel arriverait à caricaturer de la manière la plus plausible l’Art de guérir Homéopathique. Ils attirèrent les crédules et les ignorants, persistèrent à se prétendre « homéopathes » et à pratiquer ce qui ne ressemblait plus en rien au véritable Art de guérir. Au bout du compte, ils discréditèrent l’Ecole à laquelle ils disaient appartenir en n’obtenant pas les succès qui auraient résulté d’une stricte observance des principes gouvernants l’Homéopathie.

Nous n’entrerons pas dans les débats farfelus et indignes qu’entretiennent ces imposteurs, leurs noms seront revêtus du linceul de l’oubli, mais c’est en raison de ces dérives et de ce discrédit que les homéopathes véritables exigèrent une déclaration des principes puis un organe dédié à leur propagation et à leur défense. THE ORGANON ne fera rien d’autre que ce que fit Hahnemann avec son « Organon » pour restaurer l’Art de Guérir soumis aux Lois naturelles. Son enseignement est basé sur un clair discernement entre les Lois gouvernant la matière inorganique et celles gouvernant les organismes biologiques [souligné par E.B].

THE ORGANON a pour but de montrer clairement l’infaillibilité des principes fondamentaux gouvernant notre Art de guérir homéopathique, principes dérivés de l’observation des lois gouvernant la matière biologique ; THE ORGANON cherchera, comme le fit Hahnemann, à effacer les erreurs qu’on a voulu infuser dans notre Ecole, spécialement celle, si ancienne, qui semble avoir été à l’origine de toutes les dérives du passé : à savoir que les lois gouvernant les matières biologiques et inorganique puissent être amalgamées, ou encore de penser que la Loi de guérison puisse être subordonnée aux lois de la matière inorganique[2] ; THE ORGANON va ainsi promouvoir et développer les enseignements du Maitre.

L’Organon constitue notre « manuel » en tout ce qui concerne la pratique médicale, il doit être considéré comme faisant autorité pour le fidèle guérisseur ; il devrait être bien étudié et servir de guide s’il est bien compris. L’étudiant y trouvera ses premières connaissances dans l’art de guérir rationnel. A le lire et relire, après de nombreuses années d’expérience, le fervent praticien verra qu’Hahnemann, loin d’épuiser tout son savoir dans ce travail, ne fait souvent rien d’autre que de nous montrer le chemin pour nous conduire vers un art plus élevé, vers plus de perfection et vers une plus haute application des principes infaillibles en vue de soulager et guérir la maladie.

Le premier paragraphe de l’Organon dit : —

« La seule et unique vocation du médecin consiste à rétablir la santé des personnes malades, c’est ce que l’on appelle guérir ».

Comme s’il était conscient des erreurs d’interprétations possibles, Hahnemann s’explique dans ces notes :—

« Sa vocation n’est pas de forger de prétendus systèmes, en combinant des idées creuses et des hypothèses sur l’essence intime du processus de la vie et de l’origine des maladies dans l’intérieur invisible de l’organisme (ambition qui a fait gaspiller à tant de médecins leurs forces et leur temps), sa vocation n’est pas non plus dans d’innombrables essais d’explication des phénomènes morbides ou de leurs causes immédiates qui resteront à jamais cachés, etc. Son but n’est pas d’avantage d’envelopper tout cela dans des paroles inintelligibles et dans un fatras de phrases abstraites qui veulent paraître savantes pour étonner l’ignorant tandis que les malades réclament en vain le soulagement. Nous avons déjà trop de ces savantes rêveries, et il est grand temps que ceux qui se disent médecins cessent de tromper l’humanité souffrante par leur discours inutile et commencent à agir, c’est à dire, à être en mesure de réellement soulager et guérir le malade. »

Ainsi parla Hahnemann en 1843.[3] Ce premier paragraphe et ses notes explicatives introduisent clairement la suite des enseignements du Maitre. Ses raisonnements logiques dénotent la façon dont il traite les découvertes qui suivent dans son ouvrage magistral. Ces notes nous apprennent ce qui a été fait historiquement en guise de soulagement ou de guérison du malade, à quel point ce fut une ignominie, et pourquoi nous devons agir différemment et correctement.

Si ses prédécesseurs en leur temps avaient soulagé et guéri les malades, un Art de guérir meilleur, plus sur et fiable n’aurait pas été nécessaire. Il est patent pour tout médecin observateur que l’humanité a été et demeure toujours terriblement souffrante : non seulement des maladies mais aussi des effets des moyens employés pour éradiquer et faire sortir de l’organisme une maladie fictive, censée causer ou entretenir un jour l’acidité, le suivant l’alcalinité, ou une quelconque impureté imaginaire[4].

Le premier paragraphe souligne que la faute en revient à tous ces médecins faiseurs de systèmes qui se sont imaginés pouvoir créer des hypothèses[5] quant à l’essence intime du processus de la vie et sur l’origine des maladies dans l’intérieur invisible de l’organisme, avec leurs innombrables essais d’explication des phénomènes morbides ou de leurs causes immédiates qui resteront à jamais cachés.

Nous trouvons ici trois propositions distinctes :

  1. Le processus de la vie ne nous est pas connu ; il était et restera toujours une hypothèse.
  2. L’origine des maladies dans l’intérieur invisible de l’organisme humain ne nous est pas connue ; elle était et restera toujours une hypothèse.
  3. Le phénomène des maladies, ou leur cause directe (prima causa morbi), ne nous sont pas connus ; c’était et cela restera toujours des hypothèses.[6]

La meilleure preuve du manque de fiabilité de ces hypothèses, sur lesquelles étaient basés les efforts fallacieux et néfastes pour tenter de guérir les malades, réside dans la constatation historique que chaque nouvelle génération a offert une hypothèse nouvelle sur la vie, l’origine et le phénomène des maladies[7].

Le processus interne de la vie dans la santé et dans la maladie, chose que nous ne pouvons pas découvrir, devint une hypothèse toujours variante. Les malades, non seulement ne retirèrent aucun avantage du discours illusoire et inutile d’hommes imbus de leur savoir mais devinrent les victimes de ces diverses hypothèses guidant les médecins dans leur thérapeutiques et tentatives de soins.[8]

Une fois énoncées ces folies, la vocation et le devoir du vrai médecin deviennent évidents.

Sa vocation, nous dit-on, est de rétablir la santé du malade. Le médecin est-il en mesure de restaurer la santé du malade en suivant les préceptes proposés par Hahnemann dans l’Organon ? Nous répondons avec force à cette question par l’affirmative. Et s’il en est ainsi, pourquoi le monde médical dans son ensemble n’a-t-il pas accepté les enseignements d’Hahnemann ? Pourquoi tous les médecins n’ont-ils pas sérieusement commencé à être en mesure de soulager et guérir réellement le malade ? C’est parce qu’ils se sont entêtés à croire qu’ils connaissaient le processus interne de la vie, l’origine directe des maladies et la « prima causa morbi ».

Ils n’ont jamais supporté la demande expresse de Hahnemann de reconnaitre leurs erreurs et de rester humbles ; ils n’ont jamais voulu redevenir élèves et étudiants. Ils ont refusé de suivre les enseignements et les lois de la nature. Où sont ces aveugles maintenant ? Qu’ont-ils fait pour le soulagement du malade en suivant les vieux principes aussi mauvais que pernicieux du système qui consiste à prendre une hypothèse comme guide ? Rien, moins que rien !

A quelques exceptions près, les nouveaux sont réellement pires que la génération précédente ; toutes les avancées dont ils se flattent en physiologie et en pathologie n’ont absolument pas amélioré leur thérapeutique ; au contraire leurs traitements deviennent jour après jour de plus en plus pernicieux[9].

L’usage pernicieux de la morphine pour calmer la douleur, du sulfate de quinine et du fer dans leurs diverses formes chimiques comme toniques, leurs fébrifuges, leurs narcotiques, leurs stimulants et autres sédatifs sont toujours en vogue comme avant. Les progrès dont ils se flattent dans les sciences médicales parallèles n’ont apporté aucune amélioration pratique dans l’Art de guérir. Ils émettent d’autres hypothèses, mais n’apportent aucun soulagement au malade.

La coupable négligence du grand nombre de médecins à ne même pas jeter un coup d’œil sur les découvertes de l’Organon peut seulement être mise sur le compte de l’indolence d’une corporation se reposant sur la crédulité du malade et de l’humanité souffrante. Ces hommes ont vu dans le dernier demi-siècle des gens voyager grâce à la vapeur, parler grâce à l’électricité, peindre grâce au soleil ; les Arts et les Sciences ont connu des progrès inimaginables ; les générations futures ne comprendront pas pourquoi ils ont refusé la lumière qui leur était offerte, préférant rester des aveugles à tâtonner dans le noir tout en infligeant une misère indicible aux malades.

Il y a des hommes qui réfléchissent parmi la multitude des médecins et qui, progressivement acceptent la vérité universelle de notre Ecole, enseignent l’individualisation, enseignent qu’il faut traiter le malade et non pas les maladies. Ils réclament des proving physiologiques des remèdes, (en doses pondérales pour être sûrs de ce qu’on administre), mais on n’écoute pas ces quelques honorables exceptions ! Matérialisme et création d’hypothèses sont à l’ordre du jour. Nous laisserons ces infortunés à une éventuelle intervention future de la Providence. TOP.

Qu’en est-il de notre Ecole ?

Le recul historique nous montre qu’il y eut des médecins pour accepter, non seulement ce premier paragraphe de l’Organon, mais aussi tous les principes et les progrès logiques et nécessaires qui en découlent. Ils les appliquèrent à leur pratique comme le fondateur de l’Ecole le leur enjoignit. Unanimement, ils attestèrent de l’infaillibilité du système de l’Art de guérir ainsi appliqué, et, à ce jour, un bon nombre de solides adeptes du Maitre témoignent du fait que la fidélité aux principes est vraiment nécessaire si l’on veut obtenir les résultats favorables escomptés. Et l’expérience leur a appris que tout écart par rapport à ces principes sera suivi d’une absence de guérison.

Il y eut d’autres médecins qui furent convaincus de la vérité de l’homéopathie, qui en virent les superbes résultats de ce Nouvel Art de Guérir. Mais ne pouvant se débarrasser de leurs vieilles idées erronées sur l’origine matérielle des maladies ou sur leurs causes matériellement visibles, ils ne purent même pas accepter le premier paragraphe de l’Organon et encore moins les développements logiques et les principes en découlant.

Les conséquences de ce refus d’accepter le premier paragraphe de l’Organon furent des échecs répétés, mis bien entendu sur le compte d’une « non-fiabilité » de la Loi de guérison, et on en vint à multiplier ainsi progressivement les dérives.

Nous constatons aujourd’hui une incompréhension de la loi de guérison et des opinions variées à propos de notre Ecole dont il faut chercher la cause dans une mauvaise assimilation de ce premier paragraphe de l’Organon.

Nous allons maintenant tenter de montrer la nécessité d’accepter ce premier paragraphe avec toutes ses conséquences logiques si nous voulons devenir de vrais guérisseurs. Quand on nous dit que notre devoir consiste à « rétablir la santé des malades », Hahnemann nous enjoint de considérer le malade comme un individu, il ne nous dit pas que « nous devons guérir les maladies ».

Si nous essayons de restaurer la santé du malade, nous sommes obligés d’individualiser ; si nous essayons de traiter des maladies, nous devons généraliser.

Ainsi, dès le commencement, nous nous écartons radicalement de la vieille habitude de traiter les maladies ; et dès ce premier pas, nous nous détachons de la Vieille Ecole pour prendre un nouveau départ. Ce tout premier pas nous émancipe de l’esclavage envers la pathologie, et sert de base à notre thérapeutique. La première déclaration du fondateur de notre Ecole, telle qu’il l’exprime dans le premier paragraphe de l’Organon, devient la pierre angulaire sur laquelle toute la structure repose. Et c’est bien pour cette raison que nous devons arriver à voir que cette pierre angulaire est solide afin que nous puissions l’accepter comme notre pierre angulaire, avant que d’aller plus loin.

Avant même de commencer à approfondir ce premier paragraphe, nous devons être parfaitement convaincus du fait que toutes les tentatives pour soigner les maladies et non pas le malade se sont révélées des échecs.

C’est ainsi que Hahnemann commence son argumentation dans la note de bas de page de ce premier paragraphe de l’Organon. Les médecins ayant précédé Hahnemann, aussi bien que leurs successeurs —à l’exception des vrais Guérisseurs qui ont accepté la mission de rétablir la santé des malades (les Homéopathes)— ont inventé et continuent d’inventer des systèmes ; ils colligent ce qui, selon eux, semble être des changements physiologiques, les résultats des maladies, les phénomènes morbides, et ce qui, pour eux, apparaît comme la cause vraisemblable de la maladie.

La physiologie, telle qu’ils l’entendent et l’appliquent, explique les fonctions gouvernées par mécanismes les plus distaux de la vie ; de même, la pathologie explique le résultat de ces fonctions perturbées, gouvernées par ces mécanismes périphériques. Ce n’est qu’à travers cela qu’ils ont une connaissance des phénomènes les plus distaux de la vie — c’est-à-dire leur connaissance des phénomènes morbides, provenant de l’intérieur de l’organisme, et qui constituent la maladie. Ils traitent alors, ce qui, pour eux, est une maladie spécifique. Et complètement fascinés par la découverte de formes spécifiques de maladies, ils leur appliquent les seules formes de lois connues par eux : celles gouvernant la matière inorganique. Leur connaissance de l’essence de la vie n’est rien d’autre qu’une hypothèse creuse ; leurs explications des modifications et des perturbations des fonctions durant la maladie ne sont que des hypothèses creuses ; et leurs tentatives de traitement sont basées sur d’autres hypothèses : les effets supposés des drogues.

Pour le médecin observateur et réfléchi, il suffit de considérer un instant ce qu’est la maladie ou des formes spécifiques de maladies ; peuvent-elles être traitées de la sorte ? Pouvons-nous généraliser ainsi? Pour l’intérêt de la discussion, supposons que nos confrères parviennent à une pleine connaissance des mécanismes distaux de la vie et des changements physiologiques causés par les fonctions perturbées —la maladie— ils ne pourraient toujours pas traiter une hypothèse, une forme spécifique de maladie, en tant que telle. Pour ce faire, cela impliquerait

1)     que la profession commence d’abord par classifier chaque cas d’affection selon son appartenance à une forme spécifique de maladie ; et

2)     qu’absolument chaque individu attaqué par, ou souffrant d’une forme spécifique de maladie, souffre pareillement et produise des symptômes identiques.

L’expérience montre au médecin intelligent que ces deux propositions sont contraires aux faits bien observés[10]. Il n’y a pas deux choses identiques dans le monde organique, ni deux personnes identiques ; elles sont similaires mais pas semblables ; elles ne sont pas identiques dans leur développement physique, ni dans leur condition mentale. Dès lors, les patients étant si dissemblables, pouvons-nous supposer que la maladie, même si nous connaissions son pouvoir de perturbation des fonctions, attaquerait toutes les personnes (qui sont dissemblables) exactement de la même manière ? Il y a des différences de sexe, d’âge, d’influence climatique, de saisons (Hippocratis Aphorismi, section iii), qui changent fréquemment la forme de la maladie.

Le fait, bien connu, que même les maladies épidémiques changent continuellement de caractère et affectent de façon différente chaque individu, ne serait-ce qu’au sein de la même localité et de façon encore plus contrastée dans des localités différentes, montre de façon concluante que le traitement d’une maladie spécifique, telle que la Pathologie en vigueur les considère, est impossible.

La pratique persistante de l’Ecole de Médecine Allopathique à baser ses thérapeutiques sur l’hypothèse indéfendable d’une maladie, restera toujours un échec.

C’est une proposition facile à illustrer. La scarlatine compte parmi les maladies les plus facilement diagnostiquées. Quand Sydenham publia sa description de l’épidémie du moment, caractérisée par son éruption lisse (comme un érysipèle), Hahnemann détermina que Belladonna était le remède semblable qui, à sa connaissance, avait produit la même éruption lisse ainsi que les autres symptômes concomitants souvent présents au cours de cette épidémie. Il put ainsi guérir de nombreux cas. Cependant, les épidémies de scarlatine de ces dernières années, apparues dans divers pays, à différents moments, ne furent jamais, ou si rarement similaires à celle qui fut si bien décrite par Sydenham. Ainsi, alors que Belladonna était indiqué initialement dans une large majorité des cas, il finit par voir son applicabilité dans cette forme récente devenir une rare exception car non seulement l’éruption avait une apparence un peu différente, que Belladonna n’avait jamais produite, mais tous les symptômes concomitants avaient changé.

Les Allopathes, toujours en recherche de généralisations, ont été forcés d’admettre que la scarlatine cédait infiniment plus facilement à l’homéopathie qu’à leur propre traitement. Ils s’assurèrent que Hahnemann avait bien administré Belladonna avec succès durant l’épidémie de scarlatine. Et comme ils restaient convaincus que ce sont les maladies qu’il faut traiter, et que Belladonna devrait être encore et toujours le remède spécifique de cette maladie, ils se mirent à le prescrire, et jusqu’à ce jour ils continuent de le donner aveuglément dans tous les cas de scarlatine, sans obtenir les succès qui suivent un traitement homéopathique individualisé. Certains se basent sur leurs échecs dans tous les cas ou la majorité des cas de scarlatine avec Belladone pour prouver la non-fiabilité des déclarations de Hahnemann.

Le Médecin observateur comprendra qu’à chaque nouvelle épidémie, dans chaque nouvelle localité, différents remèdes seront nécessaires, et que chaque cas devra être traité individuellement s’il veut rendre la santé au malade. Ce qui vaut pour les épidémies toujours variantes, reste applicable pour tous les cas de maladies qui n’ont jamais été observées et ne sont pas connues des Pathologistes du jour. Dans de tels cas, la vieille Ecole se trouve complètement dépourvue ; il devient évident que le traitement de maladies en tant que telles sera toujours un échec.

Il devient tout aussi évident qu’aucune découverte en Physiologie ou en Pathologie ne saurait changer les échecs présents et passés tant que les thérapeutiques resteront basées sur l’hypothèse d’une maladie.

On rencontre des hommes de distinction dans notre propre Ecole qui prétendent sans cesse que les progrès en Physiologie et en Pathologie, érigées au rang de sciences exactes, devront modifier les thérapeutiques de l’Ecole Homéopathique. Si ces hommes voulaient suivre attentivement les arguments qui précèdent, ils percevraient clairement qu’il est impossible de porter le moindre changement à notre thérapeutique, basée sur le traitement du malade, ce qui est notre pierre angulaire. Même si nous admettions, pour l’intérêt de la discussion, que la Physiologie et la Pathologie n’étaient plus des hypothèses mais des sciences exactes, il n’en demeure pas moins que nous devons absolument restaurer la santé du malade et pour cela nous devons individualiser.[11]

D’autres célébrités dans notre Ecole revendiquent non seulement leur droit à adapter la Pathologie à l’Homéopathie, et tout en admettant que nous ne savons rien à propos de l’essence première de la vie, ni de l’origine des maladies dans l’intérieur de l’organisme, disent aussi que notre ignorance présente ne sera pas perpétuelle, et que de futures découvertes seront faites qui expliqueront tout[12]. Ils défendent l’idée que tous les points pour l’instant incompréhensibles seront un jour placés dans une lumière claire et intelligible. Ils disent qu’il rester mesuré quand on proclame l’infaillibilité des principes de l’Homéopathie, à cause de l’ignorance qui prévaut encore de notre part en ce qui concerne la véritable essence de la vie et l’origine des maladies dans l’économie humaine. Si ces savants, tellement emplis d’espoirs de voir notre théorie de l’Art de guérir supplantée par de futures découvertes, voulaient réfléchir, ils apprendraient par nos arguments que nous parlons du « Présent » et non du « Futur », et que même si nous finissions par connaître la cause directe de la maladies, et que si tout ce qu’ils voulaient savoir leur était connu un jour, nous serions tout de même obligés d’individualiser pour rendre la santé au malade.[13]

Si tout ce qu’ils voulaient savoir leur était révélé, est-ce que cela changerait le moins du monde les différences physiques et mentales existantes dans l’humanité entière ?

Leur raisonnement se trouve devant une difficulté insurmontable quand la stricte logique nous montre que des personnes si différemment constituées ne peuvent pas être affectées de la même façon par des influences identiques, et que l’on ne peut pas réduire cette infinie variété au même traitement devant des effets si largement différents en fonction de l’individualité des cas, même si l’agent déclencheur nous était connu.[14]

Qui plus est, nous sommes pleinement convaincus de la justesse de Goethe quand il dit : « Inns Innere der Natur dringt Kein erschaffener Geist » —Dans l’intérieur de la Nature, aucun Esprit créé ne pénètrera jamais—[15]

De ce que nous venons d’essayer de montrer à savoir l’erreur stupide de baser les tentatives de traitement d’après le nom d’une maladie qui affecte tous les individus différents de façon différente il ressort que Hahnemann avait parfaitement raison en écartant toute hypothèse dans un but pratique, et en nous rappelant dès le début ce qu’est notre devoir.

Il s’agit de notre premier pas pour nous affranchir de l’esclavage du système de la Vieille Ecole et par conséquent, le plus important pour nous. Alors franchissons le délibérément, mais pour toujours ; de sorte qu’une fois sur ce nouveau chemin nous puissions rejeter toute déviation, aussi ingénieusement présentée qu’elle puisse être, qui ne serait pas en pleine harmonie avec notre première acceptation de notre nouveau devoir —« Rétablir la santé du malade »

Et maintenant guérissons réellement le malade.

PHILADELPHIE,

3 octobre 1877. TOP.


[1] Voir « Evangélisation des profondeurs » et autres ouvrages de cet auteur.

[2] A plus d’un siècle d’écart, la pertinence du propos de Lippe ne peut que frapper. La science médicale en tant que telle, c’est-à-dire l’étude des phénomènes morbides pour en déduire les lois qui les régissent reste lettre morte dans une médecine classique qui s’est donné un air sérieux en s’appropriant les découvertes des autres branches de la science comme la physique et la chimie. E.B.

[3] J’entends souvent le reproche : « mais vous ne pouvez rien apprendre sur la médecine dans un bouquin qui est vieux de 170 ans!! » La dernière personne en date à m’avoir « expliqué » cela était un pédiatre, enseignant l’homéopathie (?!), et qui me déclarait qu’il n’avait jamais guéri la moindre otite avec l’homéopathie en 30 ans de pratique.

Alors, non Messieurs, l’Organon n’est toujours pas dépassé, et ne pourra qu’être complété, car il décrit un ensemble de lois et de principes éternellement vrais déduits d’une observation rigoureuse. Parce que le propre de toute vérité est d’être 1) éternelle, 2) universelle 3) simple, l’Organon n’est rien de moins qu’un traité complet de l’Art Médical. L’on ne cessera d’y découvrir des trésors, tout simplement parce que Hahnemann a découvert des lois qui régissent la médecine entière, qu’il s’agisse de traiter des humains, des animaux ou des plantes. E.B.

[4] Rien n’a changé en ce XXIème siècle. Nous rencontrons tous les jours des patients traités par des naturopathes qui attribuent l’état morbide à une modification du pH. Actuellement la faillite du système pousse en avant toutes sortes de doctrines basées sur l’alimentation, tel produit « faisant du bien », tel autre étant réputé néfaste.

La médecine classique s’évertue à détruire les germes, la mode récente consiste à maintenir les enfants qui font des otites répétées sous un ou 3 mois d’antibiothérapie.

La médecine chimique continue de détruire l’humanité à bas bruit. George Vithoulkas a montré avec son système de classification clinique des niveaux de santé que l’usage immodéré des drogues allopathiques et des vaccinations ne fait que dégrader la réponse immunitaire. Au bout du compte les malades ne présentent plus d’épisodes infectieux, on les déclare guéris. Il ne s’agit pas hélas d’une progression du niveau de santé mais bien d’une dégradation vers des niveaux plus bas où il n’est plus possible pour l’organisme de développer d’épisode fébrile aigu et c’est le début de la maladie chronique. E. B.

[5] Les sciences fondamentales ont enregistré des progrès immenses. On a appliqué à la physiologie la démarche réductionniste qui n’a toujours pas répondu aux questions essentielles. La thérapeutique classique toute entière reste basée sur des processus physiopathologiques supposés, sans cesse remis en cause. Les médicaments continuent d’être testés sur les malades dont l’état de santé rend la réponse à la drogue éminemment variable en fonction de leur idiosyncrasie. E.B.

[6] Si dans une crise passagère de modestie et de lucidité, nos immunologues voulaient bien admettre que nous ne connaissons pas grand-chose de l’immunité, que nous n’avons toujours pas expliqué ne serait-ce que la physiopathologie du « coup de froid », et que nous allons probablement payer un tribut exorbitant dans les années à venir du fait que nous tripatouillons allègrement un mécanisme inimaginablement complexe, alors la médecine classique se dirigerait tout entière vers les découvertes de Hahnemann. E.B.

[7] Ici encore, rien de nouveau si ce n’est une accélération terrible du phénomène : ce n’est plus à chaque génération que les hypothèses changent mais presque toutes les années! E.B.

[8] Il est facile aujourd’hui de nous moquer des médecins pratiquant leurs saignées, prescrivant des pilules à l’arsenic, frappant les fous, débitant toutes sortes de théories fumeuses. Pourtant Hahnemann s’est opposé le premier à toutes ces pratiques, en affrontant courageusement la haine de tous ces Messieurs. Aujourd’hui nous subissons une forme plus larvée de dictature d’une pensée unique médicale qui ne réalise souvent même pas qu’elle n’est que l’instrument aveugle d’une industrie toute-puissante. Avons-nous cessé de voir ces grands médecins imbus de leurs personnes nous clamer l’intérêt primordial de tel ou tel traitement, ou l’urgence vitale à vacciner ces malheureux bébés contre ceci ou cela ? A quel moment se sont ils excusés ou admis avoir tort quant les effets néfastes de leurs traitements n’ont plus pu être cachés? E.B.

[9] Cette spirale n’a fait que s’accélérer jusqu’à maintenant. A l’aide de drogues toujours plus puissantes on dégrade de plus en plus l’état de santé de l’humanité. Prenez l’exemple de cette enfant gavée d’antibiotiques, au bout du compte il est possible que ses otites capitulent. Mais ce n’est pas que son état de santé se soit amélioré. Le résultat pernicieux du drogage qu’elle a subi a au contraire détérioré son état de santé, vers un niveau inférieur où elle n’est plus capable de développer le germe qui provoquait ses otites.

Ainsi, selon la classification clinique de Vithoulkas, alors qu’il y a un siècle l’humanité se répartissait entre les groupes I et II, nous sommes maintenant descendus majoritairement en groupes II et III avec beaucoup de patients en groupe IV incurable. E.B.

[10] « Tandis que les homéopathes distinguaient un nombre indéfini de maladies basées sur les symptômes observables, les médecins orthodoxes subordonnaient le nombre indéfini des différents symptômes possibles au petit nombre de causes pathologiques que leur esprit était capable de concevoir. » Dr. Jacques Baur.

[11] De plus, ce mode de pensée amène nos confrères à nier la réalité de faits qui ne peuvent recevoir d’explication physiopathologique. Comment expliquer la disparition d’un eczéma qui se trouve suivie par l’apparition de troubles respiratoire, la suppression de verrues suivie par des règles douloureuses, ou encore des règles interrompues si la patiente a eu les pieds mouillés ?

[12] Les splendides découvertes dues au microscope on suscité un élan enthousiaste à cette époque et tous ont vraiment cru, à la suite de Pasteur par exemple, qu’on allait découvrir l’essence des choses. La vague du positivisme a caractérisé la fin de ce XIXème siècle, dont les savants devaient nous laisser les « décimales à calculer ». Ce sont souvent des héritiers de ce courant de pensée, rendu caduc notamment par les découvertes de la mécanique quantique, qui sont les ennemis les plus acharnés de l’homéopathie au point que leurs attitudes ne relèvent plus du débat scientifique mais bien de la défense de vues sectaires.

Aujourd’hui, même au sein de l’école homéopathique, l’argument du « progrès » justifie l’usage de théories censées éclairer la pratique, alors que leurs auteurs ne comprennent toujours pas que le syncrétisme appauvrit l’homéopathie qui n’a nul besoin de Freud, de Saint Thomas d’Aquin, de la sensation vitale, ni encore du tableau périodique pour exister… E.B.

[13] Ami lecteur, ne vous semble-t-il pas que 130 années de progrès scientifique continu pour en arriver aujourd’hui au même constat que Lippe ne donne pas raison à son propos ? Devrons-nous attendre 500 ans de plus ? Je songe au cas récent d’une jeune femme qui m’a consultée récemment pour des lésions à type de crevasses des bouts des doigts de la main droite. D’emblée, celle-ci déclare que son trouble est apparu après une grande déception amoureuse. Quelles sont les connexions que la physiologie peut nous expliquer entre une zone particulière de son cerveau et le bout des doigts ? Ne doutons pas que ce mécanisme existe. Devant cela, nos confrères qui se réclament seuls scientifiques et qui ont tous très bien compris la relation entre l’état émotionnel et la lésion de la main se sont contentés d’identifier du staphylocoque doré dans les lésions. Les uns ont donné des antibiotiques pour les détruire, les autres de la cortisone pour traiter la peau. S’agit-il d’une attitude rationnelle? Scientifique ? Comme aucune physiologie ne peut expliquer la survenue de cette lésion, sa nature, son caractère unilatéral, etc.  on en vient à bricoler les conséquences. Traiter des conséquences a-t-il jamais guéri les causes ?

[14] La biologie nous montre tous les jours que les mêmes causes ne provoquent pas les mêmes effets .Souvent, il nous importe peu de connaître précisément l’agent causal, il nous suffit pour guérir de déterminer le médicament qui mime le mieux la réaction personnelle du patient caractérisée par la totalité des symptômes et au premier chef les signes les plus rares et inusités.

De plus le vieil adage sublata causa tollitur effectus (la cause venant à cesser, l’effet doit disparaître) est démenti de façon flagrante par les organismes vivants et ne s’applique qu’aux sciences fondamentales. Par exemple une peur qui a vivement impressionné un sujet devant une situation stressante n’a duré qu’une fraction de seconde. Pourtant à partir de ce choc, des troubles chroniques peuvent s’installer, et des années après ce même patient continue de présenter des symptômes, et à vivre dans l’anxiété, etc.

[15] Schiller dans une lettre à Goethe lui écrit:  » Votre regard observateur, qui se repose sur les choses, si tranquille et si clair, vous met à l’abri des écarts auxquels se laissent aller si facilement et la spéculation et l’imagination, cette faculté supérieure, et qui n’obéit qu’à elle-même.  » Il ne nous reste maintenant plus qu’à replonger dans Hegel pour aller au bout de la proposition de Lippe.

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Une réponse à “LE PREMIER PARAGRAPHE DE « L’ORGANON DE L’ART DE GUERIR » – Adolph LIPPE” Subscribe

  1. GEORGET-TARD Béatrice 16/06/2011 at 08:04 #

    Le texte n’a pas pris une ride, et une chose me saute aux yeux: la médecine moderne traite les malades comme des processus inorganiques, c’est sur cette confusion fondamentale qu’elle est fondée. Donnez un coup de pied ds un ballon, un bon balisticien pourra prédire la direction, la vitesse et le point d’arrivée précis. Donnez un coup de pied à un chien, on pourra formuler des hypothèses sur la suite mais on pourra surtout observer la suite des événements, tant le vivant a de possibilités réactionnelles qui n’appartiennent qu’à lui.

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