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Satisfaction des sens
Par le Dr. Samuel Hahnemann
L'homme est né pour jouir. Ainsi parle l'enfant même au berceau,
appelant le sein de sa mère; et le vieillard qui se plait encore à
attiser la Flamme du foyer; l'enfant qui s'amuse avec ses jouets ; la
fille qui aime la danse; le jeune homme qui aime le bain et la mère de
famille, livrée tout entière aux apprêts des fêtes domestiques; et
le père joyeux, rentrant dans sa demeure et recevant les douces
caresses de ses enfants.
Toute la création connaît le plaisir et la jouissance. Pourquoi ces
biens seraient-ils refusés à l'homme, doué d'une sensibilité plus
exquise, plus délicate?
Certainement, l'homme est fait comme tous les êtres pour la
jouissance et le plaisir, mais, seul, il dépasse, dans le choix et le
nombre de ses jouissances, la juste mesure. Un animal, vivant en liberté,
ne prend pas d'autre nourriture que celle qui convient à sa nature et
sa santé; il en prend ce qu'il faut pour son bien-être, et rien de
plus; il ne boit que pour se désaltérer; il ne se repose que quand il
est fatigué ; il ne s'accouple que rarement, et seulement à
des époques déterminées pour la propagation de sa race, quand un
instinct irrésistible le porte vers l'objet de ses désirs.
La satisfaction de nos besoins sexuels n'a pas d'autre but que la
conservation de notre vie, de notre santé, et la reproduction de notre
race ; le plaisir est d'autant plus vif que les besoins sont plus forts
et plus énergiques; mais chez les hommes les plus heureux, chez ceux
qui vivent conformément à la nature, il perd de son attrait, dès
que le besoin est satisfait.
Au delà de, cette mesure si souvent dépassée dans les classes
moyennes et élevées, commencent la luxure et la débauche. Multiplier
les excitations des sens, cela s'appelle vivre. « J'ai
beaucoup vécu », dit le libertin énervé; il me semble, au contraire
, qu'il a vécu fort peu.
La nature a départi à chaque homme en particulier une
certaine somme de plaisirs matériels que son système nerveux peut
supporter sans préjudice pour la santé. L'homme tempérant apprendra
bientôt, par une expérience faite de bonne foi, la limite qui convient
à son organisation; et, en respectant les lois de la nature, il est
plus heureux que ne saurait le croire l'homme abandonné à ses désirs.
Celui qui, séduit par de funestes exemples ou par les avantages de
la fortune, dépasse la somme de jouissances que comporte sa santé,
s'apercevra que les sens répugnent d'abord à cet excès. La satiété,
le dégoût, ce sont là des avertissements que donne la
sagesse de la nature. S'il continue à fatigué son corps par l'abus
des plaisirs, s'il emploie des moyens factices pour réveiller ses nerfs
engourdis, il parviendra sans doute à rendre son système nerveux très
irritable, ce qui n'arrive point à l'homme tempérant; mais cette
sensibilité excessive ne produit guère de jouissances réelles. Car,
à mesure que, par des moyens artificiels, nous essayons d'augmenter le
nombre et la vivacité de nos plaisirs nos sens s'émoussent, et nos
impressions deviennent chaque jour moins agréables
Il faut au sybarite, pour exciter son appétit blasé, des épices,
du sel, des vins forts et chargés d'alcool ; les aliments les plus
assaisonnés lui deviennent insipides, et son palais demande chaque jour
des sauces nouvelles, de nouvelles inventions de l'art, qui
combattent les mouvements du cardia, et lui fassent oublier sa fonction
naturelle, son devoir, si je puis dire, de rejeter le superflu. Cet
homme que deux ou trois plats, ont bientôt rassasié, n'en exige pas
moins impérieusement que le génie gastronomique lui serve encore deux
ou trois services, dont les mets, par leur aspect agréable, par leur
parfum suave, par leur saveur piquante et variée, enfin par l'abus
des condiments, trompent sans cesse et de plus en plus les sens fatigués,
et surtout la langue. Mais ce n'est là qu'un plaisir factice, tout
d'imagination, ce n'est point une jouissance réelle, née d'un bien-être
véritable et général.
Le paysan qui bat le blé dans la grange éprouve, en prenant son
repas de bouillie de seigle, de pommes de terre et de sel, plus de
jouissance que le gourmet, dont le dîner coûte peut-être mille fois
davantage. L'un, gai, joyeux pendant le jour, dort, la nuit, d'un
sommeil profond et réparateur ; l'autre se couche l'estomac tout
surchargé; il ne connaît qu'un sommeil léger, plein d'angoisses,
troublé par des rêves pénibles, et, quand il se lève le matin, il
a le front assombri, la langue épaisse ; ses bâillements convulsifs
attestent assez que la nuit ne lui a point apporté un repos bienfaisant
et salutaire.
Lequel vaut mieux, du repas pris sous le chaume ou du somptueux
festin? Qui, du paysan ou du gastronome, a goûté la jouissance la
plus élevée, la plus réelle ? A quelle table s'est assis le vrai
plaisir ?
Le villageois qui boit de la bière le dimanche éprouve ce jour-là
plus de plaisir que le riche président n'en a trouvé à boire pendant
toute la semaine les vins les plus exquis et les plus chers. L'un en se
désaltérant tous les jours de travail à la source voisine de sa
pauvre chaumière, a conservé sa santé, son humeur joyeuse; l'autre a
dépensé beaucoup d'argent pour s'échauffer et s'étourdir.
En vain le libertin s'imagine qu'à dissiper honteusement des forces
créées pour une fin plus noble, il trouvera de vifs plaisirs et des
jouissances heureuses. Sans parier de l'affaiblissement et des
souffrances sans nombre qui sont les suites inévitables de ses écarts
insensés, sans rappeler qu'il se prive ainsi des douces joies de la
paternité, sans montrer les rides précoces que la débauche marque
profondément sur son front sillonné, le libertin reste toujours
l'esclave misérable d'une habitude qui lui cause moins de plaisir que
de peines et de douleurs. Infortuné! il ignore les charmes ineffables
de ces rares et féconds embrassements d'une tendre épouse, dont la
vertu, la pudeur inspirent le respect, et savent remplir le lit
conjugal des jouissances d'un véritable amour.
Celui qui aime à vider jusqu'à la lie la coupe de la volupté,
pourra trouver ce qu'il cherche sur la couche effrontée des
courtisanes. Mais adieu à toute sensation délicate! le cour
s'émousse; l'amour, cet ange du ciel, devient pour l'enfant
perdu de la débauche un jouet ridicule. Bientôt le libertin verra ses
sens même s'engourdir et s'éteindre, si bien qu'il faudra, pour les
exciter, les plus grossiers aiguillons et des ressources qui, en révoltant
la pudeur, font frémir l'imagination. L'épuisement du corps et de l'âme,
le mépris de soi-même, le dégoût de la vie, une mort misérable et
prématurée, voilà donc les fruits de ces prétendus plaisirs!
Que les hautes classes sachent le comprendre, elles qui s'efforcent
de se distinguer par le raffinement des mours
, par l'éclat du dehors et des apparences, pourquoi, dans les choses
de l'amour, sont-elles si inférieures aux classes pauvres? Pourquoi
tombent t'elles si bas et dans un tel excès d'abrutissement? C'est
qu'elles veulent trop jouir, et trop vite. Les riches pourraient être
heureux s'ils connaissaient la véritable, l'unique voie qui conduit
au bonheur, la source intarissable des jouissances les plus réelles et les plus vives, des joies abondantes et profondes : la modération.
S. HAHNEMANN : Études de Médecine homéopathique.
éd. BAILLIERE 1855
Voici un texte d'HAHNEMANN, certes d'un ton très moraliste et sévère,
à restituer d'urgence dans le contexte historique; ces excès
n'existent plus de nos jours, n'est-ce pas? Son intérêt, à mes yeux,
est de mieux nous faire appréhender l'homme à travers le médecin que
nous connaissons tous.
Dr Rémy BEAU
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