|
|
Lettre à Monsieur K
Par le Dr. Samuel Hahnemann
Si vous voulez vous conformer rigoureusement à
mes conseils et vous contenter de ce que je puis faire de loin, je veux
bien essayer de vous secourir. Le créateur bénira mes efforts.
D'abord, le genre de vie. Une vive application
d'esprit, et des études continuelles sont très nuisibles à la santé
des jeunes gens, dont le corps n'est pas encore complètement développé
, surtout de ceux qui ont une grande sensibilité. C'est ce qui a manqué me coûter la vie à moi-même, entre quinze et vingt ans. A
travailler de la tête, à méditer profondément, il s'use plus de
force vitale qu'il n'en faut pour battre le blé dans la grange. Comment
le corps, qui a besoin de tant de forces pour le développement nécessaire
et irrésistible de l'organisme, pourrait-il se les laisser soustraire
par les travaux de l'esprit? Comment pourrait-il se passer des efforts
musculaires indispensables pour la digestion, et gênés par le travail
du cabinet? Comment enfin pourrait-il être privé du grand air,
sans qu'il en résultât un bouleversement complet de toute l'existence,
ou au moins des états morbides dans les parties spécialement affectées
: le cerveau, les nerfs, les yeux ?
Si, à votre âge, j'avais eu, comme
aujourd'hui, une saine intelligence de ces faits, j'aurais fait de plus
grands progrès dans la science et j'aurais rendu au monde de plus
grands services. Il est bien plus nécessaire de développer les forces
du corps que celles de l'esprit. Celui-ci, en effet, n'a de
puissance qu'autant que son activité trouve dans l'organisme des
instruments convenables. Quel travail sérieux peut s'accomplir avec des
instruments faibles et insuffisants? C'est dans un corps robuste
, vigoureux, que l'esprit peut acquérir de la force pour entreprendre
et exécuter des actes importants et durables. Conrad Gessner
n'aurait pas publié ses chefs-d'ouvre
d'histoire naturelle, il n'aurait pu en achever aucun, s'il
n'avait compris à temps que la faiblesse de sa constitution était
incapable de résister longtemps encore au double excès d'une vie
studieuse et sédentaire, et d'échapper au danger d'une mort prochaine.
Aussitôt il changea de régime ; il prit soin de fortifier son corps
par l'exercice et la fatigue et, par ce moyen, il put dès lors
terminer les travaux qui excitent encore aujourd'hui notre admiration.
Il serait certainement parvenu a une vieillesse très avancée, s'il
n'avait pas été enlevé par la peste du Levant.
C'est sur de tels faits que s'appuient les préceptes
suivants ; il suffit de quelques réflexions préliminaires. Plus le
corps est sain, robuste, alerte, plus l'esprit travaille avec facilité
et avec succès ; tout le temps qu'on donne aux exercices du corps est
largement compensé par les heureux effets qu'ils produisent sur
l'intelligence même; ils lui donnent du ton et du mouvement; ils
permettent à l'homme d'étude de faire en une demi-heure ce qu'il ne
ferait pas en une demi-journée, en restant toujours enfermé
dans une chambre. Ils changent des efforts pénibles et impuissants en un libre et facile élan.
C'est une heure après le dîner, et pas avant,
que vous devez commencer votre travail. A partir de huit heures du soir,
vous cesserez tout à fait de lire et d'écrire; le sang doit alors, par
degrés, circuler tranquillement dans tous les organes, et cesser de se
porter avec trop d'abondance vers la tête (c'est l'effet produit par
l'effort de la pensée). Il faut que le pouls reste calme jusqu'au
moment où vous vous coucherez, vers dix heures. Une conversation agréable,
qui ne fatigue pas, pourra remplir ces deux heures. Il vous faut un dîner
substantiel et nourrissant, très peu épicé, peu salé. Vous ne
mangerez pas trop souvent de la viande de porc, très rarement du veau ;
pour boisson, ni thé, ni café ni vin, mais de la bière qui ne
contienne que peu de houblon ou de la bière blanche. Quelque temps
qu'il fasse, vous vous promènerez tous les jours au grand air, pendant
une heure entière (2). Vous choisirez chaque jour le moment où le
temps est le plus beau; s'il fait mauvais, vous sortirez tout de même,
même par le vent et la pluie. Dans ce cas, pour éviter toute suite fâcheuse
, il vous suffira de changer de vêtements et de chaussures. Si vous
trouvez l'occasion de faire des armes, il sera bon de vous livrer a cet
exercice une demi-heure par jour : c'est un moyen de donner du mouvement
à la partie supérieure du corps et de fortifier les bras, car vous
devrez vous servir tour à tour de la main droite et de la main gauche.
A défaut de cet exercice, vous vous résignerez à une
occupation assez ennuyeuse, celle de scier du bois pendant le même
espace de temps.
Il est indispensable de tonifier d'abord
l'ensemble de votre constitution avant d'employer des remèdes
particuliers pour vous guérir les yeux. L'édifice croule quand il est
bâti sur de la boue ou sur du sable.(...)
(1) C était un jeune savant qui, à force de
lire et d'écrire, était affligé d'une faiblesse excessive de la vue,
guérie rapidement par une stricte observance des préceptes diététiques
et thérapeutiques de Hahnemann.
(2) Les promenades à cheval vous seraient
beaucoup moins salutaires; si vous sortiez en voiture, vous ne feriez
pas d'exercice, pas d'efforts musculaires, et c'est précisément de
quoi vous avez besoin.
S. HAHNEMANN : Études de Médecine homéopathique.
éd. BAILLIERE 1855
|